Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

L’amère frustration de ceux qui ne comptent pas

“Shall the fundamentalists win ?” (Les fondamentalistes vont-ils gagner ?)

Source : Lupa protestante, Juan Maria Telleriain, 7 mars 2018

Ce fut au cours de l’année 1922 quand le pasteur baptiste nord-américain Harry Emerson Fosdick, face à l’avancée du fondamentalisme dans tous les secteurs de la société des Etats-Unis, et face à la réalité d’un monde changeant qu’on ne pouvait aborder avec une religiosité basée sur des raisonnements archaïques, publia un feuillet ayant comme titre Shall the Fundamenlists Win ?, qui eut un grand impact en son temps pour revendiquer une étude sérieuse de la Bible, avec des méthodes scientifiques, comme quelque chose de digne à l’abri des objections. Le fondamentalisme, depuis ce temps, s’était distingué comme une réaction de coupure à la base presbytérienne face au libéralisme théologique allemand du XIXème siècle, une prise de position basée sur des postulats chrétiens traditionnels qui reconnaissaient la divinité du Christ, sa naissance virginale, la valeur expiatoire de sa mort sur la Croix du Calvaire, la réalité de sa Résurrection et de ses miracles. Le problème était qu’en 1922 d’autres tendances se faisaient jour à travers ce fondamentalisme qui le conduiraient vers une complète dépréciation.

Sa première revendication concernant l’inspiration de la Sainte Bible dériva dans l’idée exagérée de l’ inerrance  totale des Ecritures, entendue comme un dogme de foi, lequel eut, comme conséquence médiatique la plus connue le fameux Juicio del mono (Jugement du singe), dans lequel un certain Scopes, maître d’école dans l’Etat du Tennessee, fut accusé en mai 1925 d’enseigner en classe de sciences naturelles les théories évolutionnistes contraires aux récits de la Création dans le livre de la Genèse. Ce procès, bien relayé par la presse de l’époque, bien qu’il ait été conclu de manière insatisfaisante pour tout le monde, contribua à présenter les fondamentalistes comme des rustiques illettrés, ignorants et fanatiques, face à l’opinion publique américaine. 

Plus tard le fondamentalisme prit des couleurs plus pittoresques, comme la croisade contre l’alcool qui corrompit la société nord-américaine des années 30, ou la lutte contre le communisme après la seconde guerre mondiale (1939-1945), pour se spécialiser ensuite dans d’autres aires d’un tape-à-l’œil comparable. Cela explique certains aspects des Etats-Unis actuels, comme la persistance obsessive du droit à faire usage des armes privées ou les interventions à l’étranger, l’existence d’un curieux Bible belt (zone intégriste), la création d’un Etat d’Israël comme accomplissement de certaines prophéties bibliques ou, pour ne pas fatiguer l’aimable lecteur, l’accession à la présidence du pays de certains personnages dont la capacité et la moralité sont douteuses, mais fermement décidés à défendre ces points  de vue religieux et sociaux, en sacrifiant les améliorations des conditions de vie des citoyens les plus pauvres.

Cela veut dire que ce qui fut initié comme manifeste de défense de certaines doctrines chrétiennes traditionnelles, dégénéra rapidement dans un grand maremagnum de sottises, empreintes de teintes politiques, et avec très peu – pour ainsi dire rien – d’authenticité chrétienne. Ainsi donc, ce phénomène a atteint également certains secteurs du protestantisme espagnol, bien que nous préférions  dire « évangélisme » (mot non reconnu encore par la Royale Académie Espagnole, mais qui est commode). Il est certain que ceux qui s’érigent en champions, loin d’incarner les idéaux de la pureté de l’Evangile conformes à l’enseignement du Christ, menacés par des philosophies mondaines ou athées, arborent des bannières imaginaires marquées par un dénominateur commun : la haine.

Quels sont les démons particuliers de ce kyste tiers-mondiste dans notre pays ? Les plus notables et classiquement désignés (l’évolutionnisme paléontologique ou les théories politiques de teneur gauchiste) sont les suivants : 1. Le dénommé « libéralisme théologique » ; 2. L’œcuménisme ; 3. Les LGTB et ceux qui entrent en relation avec eux.

En relation avec le premier point, ces fondamentalistes de nouvelle mouture démontrent une grande ignorance. Ils ne savent pas  que le libéralisme théologique du XIXe siècle disparut pour toujours avec le décès de Adolf Von Harnack le 10 juin 1930, et que les grands exégètes et théologiens classiques du XXe siècle (parmi lesquels Karl Barth et Rudolf Bultmann, pour ne mentionner que les connus) furent résolument anti-libéraux. Le malheur, c’est que ces fondamentalistes mal informés et piètrement formés englobent à l’intérieur de leur conception du « libéralisme »  en réalité quiconque n’adhère pas à ce qu’ils prétendent. Ainsi, leurs publications et leurs institutions, quand ils les retiennent dignes de ces noms, contiennent un tel chapelet de sottises et une telle carence de culture théologique – pour ne pas dire « élémentaire » – que, sans le vouloir, ils lancent l’opprobre sur l’ensemble du monde évangélique (protestant), le protestantisme et même la Bible. Par principe, on ne peut pas condamner, ni stigmatiser ce que l’on ne connaît pas ou ce sur quoi on n’a pas lu une ligne. Selon la même règle, il n’est pas acceptable de condamner ouvertement  des auteurs ou des personnes dont on n’a jamais approfondi la pensée, simplement parce que le gourou de service a lancé préalablement son anathème et les a traité de « libéraux ».

En relation avec le deuxième point, il se produit pratiquement la même chose. Ces fondamentalistes n’ont qu’une connaissance quasi inexistante du mouvement œcuménique, de son origine et de ses fondements. L’ignorance qui les caractérise les pousse à assimiler de manière erronée l’œcuménisme avec le catholicisme romain, sans avoir pris la peine de s’informer correctement que l’œcuménisme est la dernière grande contribution du protestantisme dans le catalogue chrétien. Les origines de cette manière de penser et de concevoir la réalité ecclésiastique sont à trouver dans la genèse de l’Eglise Episcopale des USA, bien que plus tard cela se traduisit dans la Conférence Missionnaire d’Edimbourg  (1910). Le catholicisme romain s’intéressa plus tardivement au mouvement œcuménique, de même que les Eglises orientales, et aujourd’hui il constitue une plateforme de dialogue qui recherche la réconciliation de tous les disciples du Christ, conformément aux paroles de Jésus en Jean 17 : 21. Le mouvement œcuménique ne recherche pas la fusion des Eglises en une seule, pas plus que la soumission de qui que ce soit, mais un témoignage chrétien uni devant le monde qui périt par manque de Pain de Vie. Que le fondamentalisme fasse des anathèmes et diabolise continuellement cette initiative de l’unité de l’Eglise en Christ dit beaucoup sur ses véritables réalités et sur ceux qui le brandissent.

En relation avec le troisième point, nous dirons simplement que la fixation des tenants du fondamentalisme les enferme dans une myopie face à la réalité de la diversité des orientations sexuelles des êtres humains et que cela ne présage rien de bon. Disons-le clairement : aucune personne normale n’est obsédée par ces questions ; nous avons tous, sans aucun doute, une opinion propre sur ce thème, mais nous vivons en étant occupés par des activités diverses qui requièrent quotidiennement notre attention. Quand une question comme celle-ci se convertit en cheval de bataille, elle  sous-tend  d’autres problèmes, d’autres réalités pour lesquels on ne trouve pas de solution à coups de références bibliques manipulées en dehors du contexte, et encore moins à coups d’anathèmes et de condamnations. L’homophobie, en plus de constituer un délit au regard de la législation actuelle de notre pays, comme l’incitation à la haine, reflète sans aucun doute des perturbations très profondes pour lesquelles personne n’est coupable et qui peut-être requièrent un traitement spécifique ; mais elle ne peut se ranger sous aucune bannière religieuse, et encore moins chrétienne.

En conclusion de notre réflexion, nous constatons dans « l’évangélisme » espagnol actuel une marée croissante fondamentaliste, malheureusement orchestrée par des « parfaits » qui ne comptent pas, toujours appuyés ou encouragés, si ce n’est pas rendus « leaders » par un quelconque Mister Nobody ou Monsieur Personne, d’origine étrangère , mais tous caractérisés par un modèle commun : des gens frustrés, sans doute cabossés par divers aspects de leur parcours de vie, substantiellement ignorants, rongés par l’envie à l’égard des autres qui se sont distingués dans différents secteurs religieux ou spirituels par mérite propre (par la Grâce de Dieu, pour s’exprimer théologiquement d’une manière cohérente), et en définitive remplis d’une haine et d’un ressentiment si grands qui nous font nous interroger sérieusement sur la sincérité de leur prétention chrétienne et y compris de leur conversion. Il existe en plus à leur côté des publications pamphlétaires qui sont des torchons à large tirage, ce qui n’est pas pour améliorer la situation. Comme chrétiens protestants évangéliques de quelque dénomination que ce soit, nous ne pouvons que demander à Dieu qu’il fasse preuve de pitié et de miséricorde à leur égard, qu’il les éclaire, que son Esprit les transforme et leur enseigne la réalité d’un christianisme véritable, l’enseignement de Jésus, une philosophie de vie inspirée par l’Esprit divin qui inclut et non exclut, qui ouvre ses portes à tous et toutes parce Jésus de Nazareth est le Sauveur de l’ensemble du genre humain.  Et dans le même temps, nous demandons à celui qui exerce l’autorité qu’il la complète pour mettre un frein à une quelconque idéologie qui contribue à semer la discorde et la haine au milieu de nos concitoyens.

Rvd Juan Maria Telleria Larrañaga
Presbytre et délégué diocésain pour la Formation théologique
Eglise Espagnole Réformée Episcopale (IERE, Communion Anglicane)
Doyen académique du Centre de recherches bibliques (CEIBI)
Doyen académique du Centre d’études anglicanes (CEA)