Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Intolérance exclusive

Juan Sanchez, Cristianismo protestante, 13 février 2015

Juan Sanchez est professeur de théologie au sein de la Faculté de théologie (SEUT). Il est membre de l’église de la Résurrection à Madrid (IEE : Eglise Evangélique/Réformée Espagnole).

Note explicative du traducteur : le CEM est le Conseil Evangélique de Madrid, une structure d’échanges et de collaborations réunissant diverses dénominations d’Eglises protestantes, ou venant du tronc protestant (IEE, Eglise Evangélique/Réformée Espagnole, Eglise baptiste, diverses dénominations de type évangélique). Le mot « évangélique » peut prêter à confusion pour un public francophone. Notre Eglise sœur est « Evangélique » au sens réformé, sur le modèle de nos Eglises réformées francophones. Il désigne tout simplement le terme de « protestant ». Tandis que « les communautés de type évangélique » viennent du tronc protestant historiquement, mais ont des structures et des dénominations distinctes. Ainsi en contexte francophone, on fera la distinction entre Eglise réformée et Eglise de type évangélique. Rappelons encore que « Eglise » fait référence à l’institution ou à la structure ecclésiastique comprenant plusieurs églises ou lieux de culte, et « église » à la communauté locale ou au bâtiment comme lieu de culte.

C’est avec une profonde tristesse que j’écris cette réflexion. J’ai laissé passer un peu temps afin que mes sentiments d’indignation et de colère se calment. Cependant, la tristesse et la peine subsistent. Tristesse et peine pour la manière avec laquelle les délégués des Eglises représentées réunis en Assemblée extraordinaire du Conseil Evangélique de Madrid, le 7 octobre 2014, se sont comportés. Je me demande si ces Eglises, se réclamant du témoignage de l’amour du Christ, ne l’ont pas mésestimé.

Selon mon point de vue, prendre position comme ces Eglises l’ont fait relève n’ont pas de la vérité de l’Evangile (qui est une vérité que personne ne possède exclusivement, sinon que nous sommes tous en tant que chrétiens en train de la rechercher ; Ephésiens 4 : 15), mais d’une grande pauvreté théologique, ecclésiologique et éthique.

Etant donné que je recherche par ce bref article à susciter le dialogue et la réflexion, je ne vais pas analyser très en profondeur ces trois aspects que je viens de mentionner, mais en relever l’essentiel, laissant pour une hypothétique rencontre ultérieure, et dans un autre cadre de communication, leur étude en profondeur.

Pauvreté théologique. Comme le dit si bien Maximo Garcia dans un autre article publié dans Lupa protestante, on a attendu des siècles pour définir la doctrine de la Trinité, et le résultat final fut le fruit, entre autres, d’un grand effort de discussion et de délibération. Ainsi donc, l’utilisation d’un adverbe ou d’un autre est de la plus haute importance, et celui choisi par le CEM (Conseil Evangélique de Madrid) résulte, à tout le moins, comme attristant. Je reprends le texte de la page web (Lupa protestante) :

Nous sommes trinitaires en ce que nous considérons la Trinité comme vérité centrale au sujet de la nature de Dieu, un être unique existant simultanément en trois personnes : Père, Fils et Saint-Esprit.

Comment comprendre que le Père existe simultanément comme Fils et Esprit ? Le Fils simultanément comme Père et Esprit ? Et l’Esprit simultanément comme Père et Fils ? Les définitions théologiques ne peuvent être le fruit ni de la précipitation, ni de l’improvisation, et encore moins tributaires d’une dispute ecclésiale, manipulées comme s’il s’agissait d’une loi pénale. Quelle tristesse !

Et quelle pauvreté dans la formulation. Dire que Dieu existe « simultanément » en trois personnes c’est le subordonner au temps ; il eût été plus correct de dire « éternellement ». Ou alors est-ce que la Trinité ne concerne que la nature de Dieu dans le temps ? Dans la même voie se profile l’utilisation du mot « exister ». Personne dans cette réunion n’avait les compétences théologiques suffisantes pour « alerter » de la pauvreté théologique et de l’insuffisance des mots relevant de la temporalité pour parler de Dieu ? Je suspecte que là n’était pas le problème, que cette réunion comprenait des personnes qui avaient cette connaissance. Ce qui est le plus probable à mon sens c’est que l’esprit de recherche de la vérité dans l’amour n’y fut pas présent.

Pauvreté ecclésiologique. Dans le cas présent (comme le dit si bien Maximo Garcia dans l’article précédemment mentionné), non seulement une structure organisatrice, créée pour promouvoir la collaboration entre les Eglises, a prétendu agir comme si elle était une structure ecclésiale, à l’exemple du style hiérarchique catholique romain, mais y compris a-t-elle porté atteinte aux principes de l’évangile. En agissant de la sorte, le CEM a fait preuve d’une grande pauvreté ecclésiologique et s’est orienté selon les principes de « la dictature de la majorité ».

Depuis quand les Eglises qui suivent le Christ ont-elles voulu résoudre leurs différences théologiques et éthiques sur le mode adopté par le CEM ? Jamais ; du moins les Eglises qui se laissent guider par l’Esprit de Jésus. Jésus a enseigné à ses disciples à placer l’unité au dessus des différences en la valorisant, à accepter la complexité de la réalité de la communion par-dessus les idéaux de « pureté doctrinale ». L’Esprit de prière de Jésus (« qu’ils soient un ») a brillé par son absence dans cette réunion.

Et une fois de plus je crois que se révèle ici une des plus graves carences de nos Eglises : une profonde réflexion sur la grande valeur de l’unité qui nous vient de l’évangile de Jésus, dont le sens est de proposer une ecclésiologie de communion. Avons-nous compris cela ? Seule une ecclésiologie de communion permet à chaque Eglise d’être libre et responsable devant Dieu et, à partir de là, d’être en relation avec les autres.

Ainsi donc le CEM a mésestimé ou méprisé cette liberté et cette responsabilité de chaque Eglise et a prétendu fonctionner comme une instance entre le Seigneur et certaines Eglises, auxquelles il prétend imposer une doctrine déterminée ou une vision éthique déterminée, ignorant les principes ecclésiologiques les plus élémentaires que l’évangile de Jésus nous propose.

Ecclésiologie de « caserne », hiérarchico-contraignante, semble être le qualificatif le plus approprié pour décrire la « communion » entre les Eglise telle que le CEM l’a mise en avant dans sa manière d’affronter les différences entre les Eglises. N’eût-il pas été plus évangélique de proposer, au lieu d’imposer, à nos frères qui baptisent seulement « au nom de Jésus », un processus de dialogue, un exercice de véritable communion, pour les aider à comprendre que le baptême « au nom de Jésus » n’était qu’une pratique initiale de certaines église primitives, mais qu’ensuite, en approfondissant la pratique baptismale, elles parvinrent à s’intégrer dans l’Eglise au sens universel, qui baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ?

C’est à tout le moins ce que nous enseigne l’histoire de « la Grande Eglise », dans les premiers temps de l’histoire du mouvement de Jésus, ce qui a été aujourd’hui étudié en profondeur et qui est tenu pour acquis par ceux qui ont un minimum de connaissance de ce processus. Le CEM a ignoré et mésestimé cette ecclésiologie de communion qui a permis le développement, la croissance et la communion des Eglises diverses, tant du point de vue théologique que du point de vue éthique, et qui a débouché sur la formation de « la Grande Eglise » (au sens de l’Eglise universelle au-delà des diverses dénominations : note du traducteur), conduisant à la propagation de l’évangile jusqu’à notre temps, en dépit des erreurs commises par les Eglises au fil des temps.

Pauvreté éthique. Tenter de défaire le « nœud gordien » de l’homosexualité avec « l’épée affilée » de la majorité n’est que la manifestation d’une grande pauvreté éthique. Aujourd’hui plus que jamais il est nécessaire de soigner le dialogue et la communication entre les différentes postures existantes dans les Eglises. A combien d’Eglises et de théologiens le CEM a-t-il permis d’exposer leurs raisons théologiques, éthiques et bibliques, selon des vues différentes de la sienne ? Le CEM, dans sa manière d’imposer sa vision des choses, ne produit que le fruit de sa peur et de son insécurité au sujet des fondements de sa posture.

Sa position sur l’homosexualité résulte-elle d’un processus patient et serein de discernement, ou bien est-ce le résultat de la fermeture et de la cécité ? N’est aveugle que celui qui ne veut pas voir. Au lieu d’une délibération intelligente, informée et respectueuse des uns avec les autres, on aura assisté, une fois de plus, au comportement d’un CEM mû non pas par l’amour de l’évangile du Christ, mais par la peur et l’insécurité face au différent.

Que de pauvres motivations pour aborder un thème d’une aussi grande ampleur et dans lequel est en jeu, non seulement les droits des personnes marginales ou des minorités mésestimées ou méprisées durant toute l’histoire, mais aussi la communion avec les autres Eglises ! En érigeant des mûrs, possiblement nous pouvons nous sentir plus sûrs et plus tranquilles, mais qu’elle disgrâce bien souvent lorsque nous ne nous rendons pas compte que les mûrs ne produisent qu’une sécurité ou une tranquillité de « caserne », ou de « ghetto ».

Les Eglises participantes dans cette réunion du CEM, en tentant d’exclure une Eglise minoritaire comme la IEE (Eglise Evangélique/Réformée Espagnole), ne sont-elles pas en train de s’exclure elles-mêmes de la majorité des Eglises européennes ? Il suffit d’observer le mode selon lequel les Eglises européennes travaillent sur cette problématique depuis des années, tant du point de vue biblique, que théologique et éthique, ainsi que sur le plan de la pastorale, pour être conséquentes et solidaires.

Je veux seulement prendre un exemple, tiré de la situation que je connais des Eglises protestantes en Italie. La manière de faire du CEM va dans le sens d’une exclusion de « sa » communion des Eglises Vaudoise, Méthodiste et Baptiste en Italie. C’est un exemple proche qu’on aurait dû prendre en considération. Ce qui aurait permis de vivre la véritable unité des Eglises en Christ, une unité qui n’est pas une uniformité, sinon une unité dans la diversité, ce qui relève du vrai témoignage de l’amour de notre Seigneur. Il est évident que la posture du CEM dans cette réunion témoigne de toute autre chose…

Juan Sanchez