Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

In memoriam : pasteur Alberto Araujo Fernandez (1929-2020)

Source: IEE, 29 septembre 2020

Alberto Araujo Fernandez: fils et neveu de pasteurs, engagé dans l’oecuménisme, traducteur, professeur, mari et père, grand-père et arrière-grand-père, a accompli son ministère au cours d’années perturbées. Les informations qui suivent, nécessairement fragmentées, recueillent quelques éléments d’une vie et d’une œuvre extraordinairement féconde.

Enfance et jeunesse

L’enfance d’Alberto Araujo, le cadet de neuf enfants du pasteur et professeur Carlos Araujo Garcia et Maria Fernandez Muñiz, se déroula pendant la IIe république et la Guerre civile espagnole. Quelques mois après sa naissance, la IIe république fut proclamée (14.04.1931). Enthousiaste compte tenu des nouvelles possibilités que le nouveau régime ouvrait en matière d’éducation, son père se vit octroyer un poste de langue et littérature espagnole, ce qui impliquait un déplacement de la famille à Alcazar de San Juan (Ciudad Real), une forte localité dotée d’un important noeud de chemins de fer.

La décision du pasteur Carlos Araujo s’explique par le lien étroit existant entre l’éducation et la Réforme protestante. Il est clair que l’avance de la Réforme, promue par la lecture individuelle de la Bible et une vision critique et libérale de la réalité, exige un certain degré de formation. Pour cela, les colporteurs et missionnaires bibliques arrivés au long du XIXe siècle, prévoyant la nécessité d’appuyer des mesures en vue de dépasser l’énorme retard éducatif de la population espagnole, ouvrirent des écoles en chaque point de mission.

Les pasteurs ont compris, à leur tour, la nécessité de donner l’exemple, en allant aux Universités. C’est ainsi que Carlos Araujo Carretero avait procédé, premier pasteur de la lignée des Araujo et père de Carlos Araujo García, qui avait obtenu une licence en sciences, et qui avait réclamé un effort semblable à ses fils et à ses filles, comme ce sera le cas pour les générations suivantes.

Tout changea au début de la Guerre civile, le 18 juin 1936. La guerre et la dictature postérieure écrasèrent ce rêve d’une Espagne en progrès éducatif et ouverte sur l’Europe. En plus d’emporter son frère aîné, tombé sur le front de Madrid, le projet éducatif de son père, qui a perdu la place de professeur, fut tronqué. A cela s’ajouta la répression, qui conduisit le pasteur Carlos Garcia à être incarcéré, en tant que fonctionnaire de la République, pendant plusieurs mois, comme des milliers d’Espagnols. Le rêve d’une Espagne pourvue d’une éducation ample et ouverte devrait attendre.

Pendant la guerre et le temps en prison, la famille s’installa de nouveau à Madrid. Les premières années furent marquées par une grave répression de tout ce qui avait trait au protestantisme, y compris l’ample réseau des écoles réparties à travers l’Espagne, fermées immédiatement, dont seul le Collège El Porvenir subsiste, situé à la rue Bravo Murillo de Madrid. Cependant, il fallut ouvrir certaines églises, en régime de tolérance forcée, à cause en partie des pressions internationales. En l’église « du Rédempteur », à la rue Noviciado 5, à Madrid, Carlos Araujo Garcia reprit son ministère. Dans l’appartement pastoral de cet édifice se déroula l’enfance et la jeunesse d’Alberto.

Années de formation

Alberto termina ses études à l’Institut Cardenal Cisneros, auquel il accéda après avoir réussi ses examens d’entrée sans avoir suivi l’école primaire. Il suivit les cours de théologie au Séminaire protestant de Madrid, tout en étudiant la philologie sémitique à l’Université centrale de Madrid, ce qui lui permettrait d’étudier les textes dans leurs versions originales.

La philologie accompagnera la vie d’Aberto toute sa vie, promouvant une manière propre d’analyser les textes sacrés, ce qui le conduisait à se rendre partout avec son Nouveau Testament grec sous le bras et à passer des heures dans sa bibliothèque, préférant l’intuition et la profondeur du contenu à l’ordre systématique.

A la suite de sa licence, une porte s’ouvrit pour qu’il suive sa théologie à l’Université de Glasgow, dès 1955. Parmi les distingués professeurs de la Faculté, il fit mémoire avec une appréciation spéciale de William Barclay, pasteur reconnu et professeur de théologie, auteur de nombreux commentaires bibliques (œuvres qu’Alberto traduisit des années plus tard), et connu pour ses programmes radiophoniques hebdomadaires, suivis par des milliers de personnes.

En Ecosse, Alberto fit la connaissance de celle qui deviendrait son épouse, Lilias Boyd, avec laquelle il se maria à Glasgow le 19 novembre 1958. Le père de Lilias, John (Jack), ferait mémoire des années plus tard du moment du départ en train de Glasgow du couple vers l’Espagne, s’adressant à son épouse, Lily, lui demandant s’il reverrait sa fille. Certainement, la distance entre l’Ecosse et l’Espagne apparaissait à l’époque comme énorme, dans tous les sens possibles.

Au-delà de leur 60e anniversaire de mariage, Lilias fit en sorte qu’Alberto poursuive sa mission en donnant une vision réaliste qui contrastait avec l’idéalisme propre à son mari. Mère de sept enfants, travaillant à l’extérieur du foyer à temps complet, elle su faire face à toutes ses obligations, accueillir les visites intempestives qui interviennent dans un foyer pastoral ouvert. Rappelons que, dans ce travail, Lilias pu compter sur l’appui et la complicité de diverses personnes comme Antonia Espinosa, qui vécut avec la famille depuis 1963 jusqu’à récemment, avant son mariage avec Fernando Castillo en 1970 ; et son amie Barbara Carbadall, qui vint maintes fois à la rescousse.

Années de ministère à Madrid

En 1963 on inaugura le nouvel édifice de la rue Calatrava 25, à Madrid, au lieu de la précédente « église de Jésus », appellation toujours conservée jusqu’à nos jours. A ce moment-là le couple avait cinq enfants, qui furent suivis peu de temps après par deux autres. Alberto fut nommé pasteur vicaire de Don Juan Fliedner dans cette église jusqu’au décès de ce dernier peu de temps après.

En ce temps-là dans l’église de Jésus, en plus des nombreux cultes dominicaux, études bibliques, activités de la vie ecclésiastique, Alberto impulsa divers projets parmi lesquels il faut distinguer le collège qui ouvrit ses portes dans le même édifice, désigné par le nom de « Juan de Valdés », dont la direction fut assumée par le pasteur Luis Ruiz Poveda, grand ami et compagnon de Alberto, qui structura le projet dont l’existence parvint jusqu’à notre actualité.

Il fonda également le Home Protestant pour personnes âgées, qui fut dirigé en premier par Mari Mateos et postérieurement par l’inoubliable Rosario Sanchez jusqu’en 2008.Il vaut la peine de rappeler également le Foyer pour enfants dirigé par Guillermo Mora et Leonor Castillo pendant de nombreuses années au quatrième étage de l’édifice de la rue Calatrava. Alberto dirigea également pour un temps le Séminaire Uni dont le siège se trouvait dans le même édifice. Une caractéristique commune de ces œuvres était, bien qu’initialement conçues et soutenues par Alberto, d’avoir grandi et porté des fruits grâce aux personnes dans les mains desquelles elles étaient, tous des collaborateurs extrêmement précieux et engagés.

Au sein de l’Eglise Evangélique (Réformée) Espagnole, Alberto fut un compagnon et un ami de tous les pasteurs de sa génération. Tous méritent d’être rappelés ici ; mais pour des raisons de brièveté, nous en désignons uniquement quelques-uns : Lis Ruiz Poveda, déjà mentionné et cher compagnon dans de nombreux combats ; Gabriel Cañellas, avec lequel il partageait sa passion pour les Ecritures et le travail au Séminaire ; José Luis Gomez Panete, convaincu comme Alberto de la nécessité d’actualiser les structures de la IEE ; Samuel Arnoso, avec lequel il partagea tant de moments de réflexion et, bien entendu, la famille Fliedner dont les membres (depuis Irma et Elfriede à Théodore, en passant par Don Juan) l’appuyèrent en tout temps.

Dans son ministère à la tête de « l’église de Jésus », Alberto Araujo participa aux étroites relations des Eglises de Madrid, en étant fréquemment invité à prêcher dans les Eglises des Frères, Communautés baptistes, Assemblées de Dieu et l’Eglise épiscopale. Convaincu de l’œcuménisme, il travailla également au rapprochement avec l’Eglise catholique romaine dans une amitié profonde avec Don Julian Garcia Hernando, directeur du Centre œcuménique « Missionnaires de l’Unité ». A l’autre extrême, il invita les communautés de l’Eglise de Philadelphie, dont le ministère se déroule essentiellement au sein de la communauté gitane, qui utilisèrent les locaux de l’édifice, comme d’autres groupes charismatiques, dans la tradition classique des réveils qui accompagnèrent le mouvement évangélique dès son origine.

En automne 1975, le pasteur Alberto Araujo initia une nouvelle étape, rassemblant une communauté engagée, d’abord dans le sous-sol de sa maison à la rue Los Arfe, puis dans un local au Paseo d’Estrémadure. Ce ministère continua  jusqu’à l’été 1980 quand, d’une manière semblable à celle de son père pendant la IIe République, il obtient une place comme professeur d’institut, ce qui l’amena à se déplacer à Alicante, où se déroula l’étape suivante de sa vie et de son ministère.

Les années d’Alicante

Alberto Arajauro arriva à Alicante à l’âge de cinquante ans, en rejoignant le cloître de l’institut ‘Azorín’, d’Elda-Petrel, mais vivant à San Vicente del Raspeig. Sa passion d’enseigner le conduisit à la partager et à obtenir une indépendance financière, facilitant le suivi de son ministère pastoral d’une manière plus libre. Membre actif de l’Eglise conduite par son ami de jeunesse, Francisco Manzanas, Alberto développa son ministère en diverses églises dont il faut distinguer la communauté de l’agglomération « La Siesta », à Torrevieja, et à Valence, en complicité profonde avec le pasteur Pedro Arbiol,  qu’il avait croisé dans ses années d’étude en Écosse. En plus de son travail pastoral, à cette période, il effectua la traduction complète des commentaires sur le Nouveau Testament de William Barclay, son professeur à Glasgow.

Venant de Madrid, où il avait toujours vécu (à l’exception de son enfance à Alcazar de San Juan), il fut très attiré par la possibilité de vivre à la campagne. Il acheta avec beaucoup d’efforts une maison avec un grand terrain où se trouvèrent toutes sortes d’animaux de ferme, des lapins, des chèvres et de nombreux oiseaux, y compris des poules, des canards, des oies et des pigeons. Il ajouta à cela un verger, qui lui donnerait du travail et de la satisfaction pendant de nombreuses années. Bien que, au début, son caractère sensible l’ait fait souffrir en sacrifiant des animaux ou même en taillant des arbres, les années lui enseignèrent à bénir les fruits de la terre en prenant soin de la portion de la Création qui lui avait été attribuée.

Dans les années qui suivirent, ses sept fils lui donnèrent dix-huit petits-enfants et, au moment de sa mort, quatorze arrière-petits-enfants, ce qui faisait sa fierté de grand-père. Son Dieu le Père, sa famille terrestre et ses livres étaient ses grands amis. Dans ses derniers mois, il étudiait attentivement le livre de l’Ecclésiaste, en réfléchissant sur les différentes voix qui discutent des limites de la sagesse et de la relation avec les bénédictions que Dieu accorde à tous, sans exception.

Sa foi simple se caractérisait par la certitude de l’amour du Père. Il ne craignait aucun mal, se sachant accompagné par le Père. Il a couru la bonne course, et sa couronne de justice lui est réservée, en plus du souvenir ineffaçable de toutes celles et tous ceux qui l’ont connu.