Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Vraiment libres

Source : Lupa protestante, 3 septembre 2018, Tomas Castaño Marulanda

« …Vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres…Si c’est le Fils qui vous libère, alors vous serez réellement libres… »

 Pendant le temps où Jésus arriva avec ses bonnes nouvelles, bien des gens d’une certaine manière cherchaient à se libérer de quelque chose en essayant de se baser sur leur idée de la vérité. Les Zélotes, gens de la campagne, armés, ayant des stratégies de milice subversive, cherchaient à libérer le peuple des oppressions de l’Empire romain (et de ses sbires), dont les structures économiques ont rendu les villageois à l’état de misérables en recherche de leur pain pour survivre. Ils se reposaient sur les promesses et les illusions du roi légendaire, oint de Dieu qui châtierait les ennemis de Jacob pour donner aux Juifs la domination sur les nations.

Les assassins donnaient pour sûr que les serviteurs du Temple avaient dévié et que le monde était un lieu impur et en manque de dignité. Pour cela ils établirent des communautés privées dans le désert où ils accomplissaient les rituels quotidiens de pureté et célébraient le pain du banquet, pendant qu’ils attendaient l’accomplissement des temps et la Cène eschatologique, quand Dieu prendrait au final le pouvoir sur la terre et les gouvernements, et que le Temple serait enfin purifié pour partager le pain devant le « grand roi ». Ils voulaient être libres de la corruption des structures religieuses et de la contamination du monde.

Le chemin des Pharisiens, maîtres de la religion populaire, fut de radicaliser l’observance de la loi et de juger ou d’exclure ceux qui n’accomplissaient pas complètement les rituels du commandement et des traditions, ceux qui étaient atteints par différentes pathologies, ceux qui manifestaient quelque dérangement démoniaque, ceux qui n’appartenaient pas à la race juive et les pécheurs qui « contaminaient la nation ». Eux aussi voulaient la liberté du joug impérial et d’un monde d’oppression, mais ils croyaient que la réalité à laquelle on était confronté était le résultat d’un peuple éloigné de la pureté, qui devait être purifié, c’est à-dire séparé  et différencié. Dans la mesure où cela se réaliserait, Dieu donnerait la solution pour résoudre tous les maux.

Et des Sadducéens, qui régissaient les structures et les rituels, les prophètes en avaient déjà parlé, rendant non légitimes les dynamiques du sanctuaire parce qu’elles ne représentaient pas les intérêts de Dieu, appelant à se détourner du mauvais chemin pour tourner leurs regards vers les désemparés et les nécessiteux et apporter une espérance aux personnes. Les prêtres avaient fait des pactes avec les empires successifs ; leurs représentations des choses divines leur donnaient un pouvoir important de cohésion sociale qui convenait aux gouvernements impériaux. Ils voulaient être libres d’un quelconque soulèvement du peuple, énervé par le manque et la profanation des rituels ; ils voulaient être libres de toute menace contre le système du Temple, et cela ils le recherchaient par la répression militaire, à l’aide de la justice officielle du gouvernement local et de l’empire.

Ces groupes et leurs luttes pour la « liberté » sont la toile de fond de la proclamation constante de Jésus pour la vérité de l’Evangile et son invitation à voir le monde à partir d’un autre point de vue, d’une autre réalité : la réalité de l’espérance, pour vivre en accord avec elle, se remettre en question, changer sa manière de penser et de se comporter à l’égard de la vie et des autres. Tout cela sur la base de l’amour de Dieu et du prochain dont dépend toute la loi et les prophètes. L’amour dans le discours de Jésus n’était pas une simple doctrine des émotions. Son appel constant à aimer l’autre prit corps au milieu d’une logique de haine et d’indolence, de manque d’empathie. La haine pour les races non-juives, la déception à l’égard des « représentants de Dieu » autour du Temple  et de la monarchie, la marginalisation des impurs et des pécheurs, le sentiment de trahison à l’égard des collecteurs d’impôts, le passage de la pauvreté à la simple nécessité de survivre : tout générait un scenario et un environnement de haine implacable.

Ainsi l’amour est le chemin que promet une liberté forgée sans les armes des Zélotes, sans la séparation radicale des Esseniens, sans la marginalisation des autres par les Pharisiens ou la répression des Sadducéens. L’amour de l’Evangile, comme centre de la vie, et le discours de Jésus, est un acte de résistance face aux réalités sociales, religieuses et politiques du temps, un acte d’espérance, une déclaration solide qui se lève dans un contexte de désolation et de mort. Le mouvement de Jésus prit corps en faveur des infirmes et des diabolisés pour les soigner gratuitement. Jésus touchait et se laissait  toucher par ces impurs contaminés que la loi demandait de mettre à l’écart. Jésus parlait en paraboles dont l’enseignement laissait apparaître un Dieu Père aimant et plein de compassion, offrant le pardon aux pécheurs.

Au milieu de tant de groupes politiques et religieux actuels en recherche de liberté, l’amour de l’Evangile nous rend vraiment libres, libres d’êtres solidaires et de nous engager fortement en faveur du bien-être et la dignité des autres. Face aux actions politiques de répression, aux marginalisations religieuses en recherche de pureté, aux séparations radicales des communautés par rapport au monde, aux distanciations de tout et de tous, aux recours armés des extrémismes, le chemin de l’Evangile donne sens et force à notre vie contemporaine, nous permet de dépasser la réalité de l’aliénation sociale, et nous libère des égoïsmes, pour connaître et marcher en vérité. Faire de celle-ci notre bannière nous rend libres et fait de nous des acteurs de liberté pour les autres et face à un monde où l’espérance fait défaut.

Tomás Castaño Marulanda

Tomás Castaño Marulanda est médiateur social, défenseur des droits humains dans la ville de Medelin en Colombie et auteur du documentaire « El Entre Nosotros ».