Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Une théologie pastorale de la paroisse

Trois clés pour repenser la communauté en temps de pandémie

Source : Lupa protestante, 31.10.2020, Juan Pablo Espinosa Arce

J’aimerais proposer trois clés pour penser—imaginer—une théologie pastorale de la paroisse pour un temps de pandémie. La manière de penser et d’agir dans et pour la communauté a changé et, par conséquent, nous invite à nous transformer. La théologie de la paroisse comme élément fondamental de notre manière d’agir pastoralement et comme thématique particulière de la réflexion théologique sur l’Eglise doit avancer vers de nouvelles approches et points d’ancrage. Pour cela, les trois pistes suivantes, au plan institutionnel et pour une discussion majeure, chercherons à soutenir la réflexion pour « un nouveau temps paroissial » :

  1. Re-imaginer et re-signifier le présentiel ;
  2. Une pastorale de la lenteur ;
  3. Mystique et créativité salutaire.

Re-imaginer et re-signifier le présentiel

Un des concepts et des expériences les plus notables dans ce temps de pandémie est la crise du présentiel. Ce présentiel suppose une rencontre « en vivo » entre deux personnes. Présentiel et présent apparaissent comme inclus comme des concepts en interaction. Aujourd’hui le présentiel a viré en virtualité ou vers un présentiel virtuel. Ce n’est pas que nous soyons déconnectés, sinon que nous sommes associés d’une manière virtuelle. Cela apparaît comme une re-signification du présentiel. Re-signifier est un terme fortement utilisé en psychologie et fait référence à la capacité de faire des connexions entre les choses, afin que l’une d’elles donne signification nouvelle à une autre d’elles.

-Cultes on-line

-Facebook comme lieu du sacramentel

-Accompagner (deuil, éducation, travail…)

De nouveaux liens apparaissent et d’autres modes de comprendre la rencontre humaine sur la plateforme. De fait, la plateforme n’était pas connue avant la pandémie. Aujourd’hui nous l’avons re-signifiée, c’est-à-dire, nous avons donné une valeur distincte à celle qu’elle avait précédemment ; notre manière de l’utiliser était également distincte. Ainsi donc, comment repenser la signification de la virtualité comme espace de présence ? Je voudrais proposer deux approches possibles :

  1. En utilisant l’expression du théologien argentin Alexandre Bertolini, l’écran nous aide à décentraliser le pouvoir. Nous pouvons tous augmenter une photographie, entreprendre une vidéo, commenter une publication ou écrire un texte. Avec la décentralisation du pouvoir on attend non seulement du ministre consacré un agir, sinon que d’autres charismes apparaissent. Cela concerne le thème très discuté de la relation Eglise-pouvoir. Avec les charismes (y compris la réactualisation de l’Eglise charismatique en tant que présence de ministères variés et de manière de vivre la foi), nous percevons la catholicité et l’universalité de l’Eglise.
  2. En second lieu, l’actualisation du sacerdoce baptismal. Sur l’écran nous pouvons réactualiser le sacerdoce commun des fidèles. L’organisation des rencontres de prière, la bénédiction du pain et des aliments, la présence de rencontres formatives, la récupération d’espaces où la pastorale s’exerce, peuvent être une autre manière de vivre le présentiel dans le virtuel. En ce sens, Pedro Pablo Achonso et Christian Eichin dans un récent article, indiquent que dans ce sacerdoce baptismal en situation de pandémie a mis en évidence « la faiblesse de notre formation liturgique et de nos liturgies domestiques et familières et ce qui en chacune d’elles permet de célébrer virtuellement le baptême ». La re-signification du virtuel doit entraîner une re-signification dans l’élaboration liturgique, théologique et dans la conscience de l’église domestique, des sacrements, de telle manière à ne pas réduire le sacramentel dans la simple passivité ou en quelque chose de déconnecté de la vie quotidienne. Pour reprendre les mots de ces auteurs, « la théologie baptismale mérite toute notre attention », vécue et célébrée à la maison, dans un autre temps possible, au temple.

Une pastorale de la lenteur

La deuxième clé a partie liée avec la lenteur. Dans la frénésie du temps moderne—comme axe de compréhension d la pandémie—elle peut nous aider à valoriser une pastorale de la lenteur. Je paraphrase ici le titre du livre « Petite théologie de la lenteur », du portugais José Tolentino de Mendoca. L’auteur indique que la lenteur est un « art humain », une note caractéristique de sa propre vie. Je pense qu’avec la pandémie nous avons valorisé et devons continuer de valoriser la logique du processus, comprendre qu’il y a un trajet d’un point à un autre, récupérer ce qui n’est pas hâtif.

Tolentino indique que « la lenteur intente de fuir ce qui est quadrillé ; elle se risque à dépasser ce qui est simplement fonctionnel et utilitaire ; elle exige en davantage d’occasions de vivre la vie silencieuse ; elle enregistre les petits transits du sens, les variations de la saveur et ses minuties fascinantes, le toucher tant intime et divers qui peut avoir de la lumière. » Je pense qu’une pastorale de la lenteur doit se comprendre dans le cadre d’une foi vécue comme sens, une foi qui humanise et sait accompagner la lenteur de la vie, une pastorale qui connaît les limites, qui se laisse interpréter davantage au travers des revers que des réponses définitives, en dépassant le nous avons toujours fait comme ça.

La pandémie nous a démontré que nous avons toujours fait comme ça est une fantaisie et un danger très sous-jacent dans la pastorale. C’est une vie de foi qui n’a pas peur de se laisser transformer par le faux pouvoir. La pastorale de lenteur est la conscience de l’inachevé, de ce qui est en chemin. C’est une pastorale qui comprend sa planification d’une manière qui n’est pas statique, sinon comme quelque chose qui doit être profondément extatique, y compris souple, sur une voie de pèlerinage, déchaussée et blessée. Ce n’est pas la pastorale des principes dans une tour d’ivoire, mais la pastorale de la personne qui sait demander parce qu’elle a le cœur pur et disponible, le cœur des béatitudes.

Mystique et créativité salutaire

Quand l’OMS définit le concept de santé il l’indique de la façon suivante : « La santé est un état de complet bienfait physique, mental et social, et non pas seulement l’absence d’infirmité ». Ce qui est salutaire représente un concept et une expérience holistiques. Quand quelqu’un acquière ce qui correspond à cette définition, d’une certaine manière il expérimente le salut. De fait salut et santé indiquent la même chose : la plénitude.

En ce temps de Covid-19, il est nécessaire de penser et de vivre une mystique salutaire. Toutes les traditions religieuses et spirituelles indiquent que la force, ce qui salutaire, représentent un état stable, un chemin acquis. La manière de vivre la sainteté a une caractéristique biface : je me soigne pour soigner l’autre. Cette relation éthique valorise le soin, le soin de soi et le co-soin qui sont des éléments assumés par l’Eglise. Non seulement une pastorale de la santé dans un hôpital devrait se charger de cette tâche, mais nous avons aussi à travailler dans la création d’espaces ecclésiaux sains, attentifs, faisant preuve de compassion, ouverts et en dialogue. Le Nouveau Testament ne sépare pas la santé spirituelle et la santé corporelle. Elles sont unies et l’une se comprend avec l’autre. Le modèle humain de Jésus s’actualise dans le soin de la personne malade, quelle qu’elle soit (Matthieu 25 : 35-40). Nous avons à élaborer diverses formes de rencontres salutaires qui nous aident à comprendre les labyrinthes humains où nous pouvons discerner le pas de Dieu qui sauve.

Juan Pablo Espinosa Arce est chilien. Il est éducateur et théologien, professeur à la Faculté de théologie à l’Université catholique pontificale du Chili et à l’Université Alberto Hurtado.