Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Spirituellement correct

Pedro Zamora Garcia, « Cristianismo protestante », 16 mars 2015

Le discours religieux  se confronte à bien des vicissitudes s’il veut être écouté dans l’espace public , où il s’agit de tenter « une communication aseptisée qui puisse être entendue par tous ». Par nature et selon sa condition propre, la confessionnalité religieuse tend à l’affirmation d’absolus, qu’ils soient de nature divine (théologie) ou humaine (éthique). En général, l’espace public de notre temps semble employé à promouvoir une paix sociale basée, pour ce qui concerne le respect de la communication, sur des discours nuancés vers l’extérieur, sur des affirmations toujours relatives ou relativisées.

Evidemment, la radicalisation violente de la religion n’aide en rien, sinon qu’elle confirme le préjudice que, per se, la religion conduit au fanatisme, et cela d’autant plus lorsqu’il s’agit de religions monothéistes, auxquelles certains associent une nature totalitaire et violente, car l’affirmation d’un dieu unique—disent-ils—implique l’exclusion des autres divinités, ou l’imposition d’une vision du monde contre les autres.

Ma préoccupation à cet égard, je peux l’exprimer sous forme de questions :

Peut-être que notre société ne parvient pas à y croire, déjà que la chose unique qui rejaillit  dans le bac à sable public sont les nouvelles qui mettent la lumière sur « le talent d’imposition » de la religion : la manipulation des consciences par les téléprédicateurs, les abus sexuels du clergé, les attentats djihadistes, etc. En plus il y a l’histoire : une histoire qui a laissé beaucoup de cicatrices respectivement au religieux. J’observe qu’une bonne partie des communautés des diverses confessions se sentent intimidées face l’expression publique de leurs convictions par crainte d’être soupçonnées d’intégrisme. Et cela s’exprime dans un discours religieux public très tronqué ou, pour le dire selon une terminologie actuelle, « spirituellement correct ». S’il peut être sage d’éprouver un certain degré d’intimidation face « au public », afin d’éviter tout risque de glissement entre l’affirmation d’un certain absolu et l’absolutisme, afin d’éviter le mépris des autres, je suis cependant préoccupé du fait que le confinement de la religion dans la sphère privée puisse aller contre la qualité démocratique de notre société.

Car, si une société dont les membres ne savent pas dialoguer et agir solidairement à partir d’une pluralité des convictions les plus fermes, ce n’est pas une société libre, sinon un conglomérat social chargé de craintes qui peuvent exploser à tout moment. Pour être une société libre, il est nécessaire de pratiquer l’écoute qui nous permet de connaître l’autre tel qu’il est, avec ses convictions et ses doutes. C’est pourquoi je crois que la laïcité nécessite une implication dans l’écoute et la prise en compte de la riche réalité religieuse, de la même manière que les confessions doivent écouter en conscience la diversité de notre société actuelle, apprenant avant toutes choses à unir les efforts pour le bien commun et le bien de chacun à partir de l’expression publique de ses convictions.

C’est pourquoi je crois que l’Espagne a besoin de quelque chose de plus que les discours et débats « politiquement et spirituellement corrects ». Elle a besoin que la « question religieuse » cesse d’être uniquement en débat entre pouvoirs politiques et religieux pour se transformer en débat plus quotidien, plus ouvert et courageux, plus ample et riche d’horizons nouveaux, et ainsi dépasser une fois pour toutes sa monopolisation publique sur des thèmes qui ne tiennent qu’aux luttes de pouvoir par ceux qui le détiennent.

Pedro Zamora Garcia

Pedro Zamora Garcia est pasteur de l’IEE (Eglise Evangélique/Réformée Espagnole) et engagé pleinement comme doyen du SEUT (Faculté de théologie protestante), chargé de cours en sciences bibliques également à l’Université Pontificale Comillas.