Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Soli Deo Gloria

Source : Lupa protestante, opinion, 17 août 2018, Carlos Osma

Note du traducteur : « Lupa protestante » a une catégorie d’articles « d’opinion » qui n’engagent que leurs auteurs.

Dans son dernier livre « Histoire du protestantisme dans les pays catalans », l’ancien président de la « Generalitat » (Gouvernement de Catalogne), Josep-Lluis Carod-Rovira affirme que depuis le milieu du XIXe siècle et jusqu’à la fin du XXe l’identité protestante se forgea souvent par sa volonté de se démarquer du catholicisme. Pendant plus d’un siècle l’anticatholicisme devint un facteur de cohésion au sein du monde protestant. Ce qui est assez compréhensible si on tient compte de la discrimination, y compris de la violence, auxquelles furent confrontés les protestants de la part de l’Eglise catholique au cours de cette période, tant en Catalogne que dans le reste de l’Espagne. De mon point de vue, cet anticatholicisme, bien qu’il n’ait pas disparu complètement, a certainement contribué à unir les différences familles et communautés protestantes. Comme conséquence, l’anticatholicisme n’est déjà plus un élément qui définit l’identité protestante.

Il y a quelques semaines, dans une interview effectuée auprès d’un responsable protestant catalan connu, celui-ci identifiait l’idéologie de genre et le collectif LGTB comme le problème le plus grave que les Eglises protestantes doivent affronter dans l’actualité, mais aussi le plus dangereux qu’on ait eu à affronter dans les cent cinquante dernières années. Il est impossible qu’un tel commentateur « apocalyptique », qui fait partie d’une famille de tradition protestante, méconnaisse l’histoire protestante de ce pays. Est-il en train de projeter un quelconque problème personnel ? Le problème le plus grave qu’il ait eu à affronter n’est-il pas une homophobie rentrée ? Quoi qu’il en soit, notre conférencier n’est pas en train de montrer une piste très importante pour comprendre le phénomène qui prend une place dans le mouvement protestant actuel : l’homophobie est en train d’occuper une place que l’anticatholicisme occupait depuis des décades. C’est la nouvelle pâte avec laquelle on prétend unir un protestantisme profondément divisé qui aspire à exercer l’influence que le catholicisme a dans la société.

Les chrétiens LGTB ne sont pas au final des êtres si exceptionnels, ou du moins pas plus que les autres. On me demandait s’il est ciment avec lequel nous prétendons aussi fortifier nos petites et rares communautés, ou simplement maintenir debout la maison de notre foi, parfois rudimentaire. La troisième loi de Newton dit que « quand un objet exerce une force sur un deuxième objet, celui-ci exerce une force d’une magnitude équivalente mais dans le sens opposé au premier ». Cela dit, dans notre cas on pourrait traduire ce principe de la façon suivante : Si l’homophobie est une force qui donne une identité aux Eglises, la résistance contre l’homophobie est la force octroyée aux croyants LGTB. Et si nous arrivons à la conclusion que c’est ainsi, et qu’en définitive notre expérience de foi est affectée profondément par l’homophobie, nous pourrions nous demander s’il doit en être ainsi, ou s’il y a un quelconque autre élément qui puisse nous aider à nous libérer du jugement que l’hétérocentrisme exerce sur nous. Notre christianisme peut-il être quelque chose de plus qu’une réaction contre l’homophobie ? Notre expérience de foi peut-elle s’enraciner dans un autre terrain ? Quel est le ciment qui pourrait unir nos communautés et leur donner du sens, ainsi qu’à notre suivi et à notre vie chrétienne ?

Le Soli Deo Gloria est pour les Eglises nées de la Réforme, un des cinq principes sur lesquels doit se fonder la vie chrétienne. Et je dirais que dans tout ce que nous faisons comme chrétiens et chrétiennes nous ne devrions  pas chercher notre glorification, ou laisser s’amplifier notre orgueil, mais, comme le dit l’apôtre Paul : «Faites tout pour la gloire de Dieu ». Ainsi dit, tout paraît très joli et spirituel, et les croyants LGTB pourraient adopter le slogan et faire en sorte qu’il devienne le moteur de leur vie chrétienne, laissant la réaction contre l’homophobie au deuxième plan. Mais à l’heure de la vérité, celles et ceux qui ont rompu le rêve de l’ingénuité savent que beaucoup d’égoïsme, ignorances et lâchetés, et y compris quelques autres gaucheries, se justifient en affichant une face de bon chrétien et  disant que tout se fait pour la gloire de Dieu. Que vont-ils dire aux personnes LGTB à cet égard ? Ceux qui au nom de Dieu leur ont souhaité le pire, ceux qui les ont insultés, ceux qui ont voulu les exclure de nos communautés, et même ceux qui leur ont souhaité la mort, l’ont-ils fait pour la gloire de Dieu ? Mais pas seulement ceux-là, si nous sommes sincères avec nous-mêmes, il est possible qu’à travers notre travail pour la justice se cache une volonté de recevoir au moins un petit bout de cette gloire de Dieu que nous devrions rendre à Dieu seul.

De toutes manières, et en pensant qu’il n’est jamais aisé de connaître la motivation qui nous meut et nous pousse à agir de telle ou telle manière, il est possible que nous puissions déceler quelque élément qui nous permette d’évaluer si la vérité que nous recherchons est de rendre gloire à Dieu, ou si nous poursuivons en nous regardant le nombril. S’il était possible, nous pourrions faire de ce principe de la Réforme un facteur qui en vérité définit notre identité chrétienne et qui nous aide tant au plan personnel qu’au plan de nos relations avec autrui. Et peut-être le plus facile serait de nous demander de quelle manière nous pouvons rendre gloire à Dieu, et si dans notre tradition judéo-chrétienne il y a des pistes qui nous aident à le découvrir.

La vérité c’est qu’il n’est pas besoin de trop recherche dans la bible des textes qui nous signalent le chemin : A quoi me servent, dit le Seigneur, la multitude de vos sacrifices ?…Ne m’offrez pas davantage de vaines offrandes ; l’encens m’est en abomination…Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, cherchez le droit, secourez celui qui est blessé, exercez la justice envers l’orphelin, soutenez la veuve…Venez ensuite, dit le Seigneur, et soyons en ordre. Ce sont des textes qui nous disent avec clarté que donner gloire à Dieu a à voir avec l’attitude que nous avons avec les autres, surtout envers les personnes fragiles ou défavorisées et celles qui souffrent. Cela se résume à leur  faire du bien et à les traiter justement ou, selon les paroles de Jésus : les aimer comme nous-mêmes. Se mettre à leur niveau, ou plutôt à leurs pieds, pour agir à leur égard comme nous voudrions qu’ils agissent à notre égard. A l’heure de décider comment nous devrions agir de manière « chrétienne » ou, mieux dit, « humaine », avec l’intention de « rendre gloire à Dieu », le critère le plus important qui peut nous aider, ce n’est pas tant le contenu de tel ou tel texte biblique, mais si nous avons entendu la clameur des opprimés et si nous avons décidé de rechercher avec eux une collaboration menant à la libération.

La lutte pour les droits des personnes LGTB est aussi une lutte pour la libération de millions de personnes, ainsi qu’évidemment c’est une lutte qui prétend rendre uniquement gloire à Dieu, et celles et ceux qui ont pâti des conséquences de l’homophobie le savent très bien. Mais cela ne suffit peut pas à donner de la consistance à notre foi, ou à nos communautés inclusives, car nous prendrions le risque d’être de simples activistes dans un entourage chrétien. Ce ne serait qu’une réaction compréhensible à la pression qu’exerce l’homophobie, mais non une raison qui naît de l’Evangile. Et je pense que c’est sur l’Evangile, et non en fonction du discours de l’homophobie chrétienne, que les chrétiens LGTB devraient fonder leur expérience de foi. Nous ne cherchons pas à mettre fin à l’homophobie, mais notre volonté est de rendre gloire à Dieu, c’est là que  nous  devrions concentrer notre action. Et pour ne pas nous perdre dans les palabres, celles qui disent toujours ce que nous aimerions entendre, nous pouvons faire passer toutes nos œuvres à l’épreuve du prochain, qui nous permettra de prendre la bonne mesure de celles par lesquelles nous avons vraiment rendu gloire à Dieu et non à nous-mêmes.

Carlos Osma

Carlos Osma est licencié en sciences mathématiques et professeur dans un Institut du secondaire dans une province de Barcelone. Il est membre de l’Eglise de Barcelone-Centre (IEE).