Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Réforme et spiritualité

Source : « Protestantes », no 3, 2019

Jonathan Navarro, pasteur de la IEE

Il peut sembler paradoxal qu’en Europe, à côté de la lutte pour réaliser une société laïque, nous puissions rencontrer en même temps l’individu cherchant à remplir des aspects de son existence d’une certaine spiritualité.

Ce fait qui semble un paradoxe, ne devrait pas l’être pour les Eglises protestantes, car nous-mêmes avons travaillé en faveur d’une société laïque, alors que nous représentons une forme de vie spirituelle. Je pense qu’au-delà du problème, l’intérêt renouvelé qui se fait jour dans un secteur de la société pour la spiritualité, vécu au sein d’une société laïque, est une bonne opportunité que nous devrions saisir davantage. Mais ici comme pour tant d’autres questions, l’utilisation du vocabulaire nous joue des mauvais tours.

Que voulons-nous dire quand nous parlons de spiritualité ? Cette question me poursuit depuis avant même d’entrer au séminaire théologique et il n’est pas facile d’y répondre. Comme pasteur protestant je considère comme spirituel tout ce qui provient de Dieu ou tout ce qui se réfère à Dieu, tout acte ou parole qui soit selon la volonté de Dieu, étant entendu qu’ils entrent dans le champ de la spiritualité (Galates 5 : 22-23 ; Philippiens  4 : 4-6).

Je suis conscient que cette définition peut apparaître peu spirituelle pour beaucoup de gens, pour celles et ceux qui conçoivent la spiritualité comme une force intérieure thérapeutique, liée à la santé (globale) personnelle, avec un équilibre des émotions, et surtout comme cheminement dans des expériences qui vont au-delà du matériel ou de l’immanence, comprenant aussi la libération des sentiments de culpabilité. C’est-à-dire que l’on parle d’un domaine concernant principalement l’intériorité de l’existence humaine. Je ne dis pas que tout cela ne fait pas partie de la spiritualité de la personne, mais il ne s’agit – et c’est la question – que d’une partie de la spiritualité, étant entendu que la spiritualité chrétienne est orientée avant tout sur la relation qui est constitutive de ce qu’est un être humain. C’est une relation avec soi, avec l’autre et avec la société, avec la création et, évidemment, avec la divinité. La spiritualité chrétienne donc a vocation à rétablir toutes ces relations qui peuvent être rompues ou dénaturées. Par conséquent, restaurer les relations avec soi-même par le moyen de la spiritualité n’est qu’une partie de la foi chrétienne ; ainsi, restaurer les relations avec notre environnement matériel (la création) demeure une tâche de la spiritualité.

Cependant nous devons reconnaître que, alors que l’évangélisme tendait vers une spiritualité un peu superstitieuse, essentiellement extatique et à l’affût du spectaculaire ou de l’exemplarité, les Eglises, comme la nôtre, qui s’identifient avec le protestantisme historique, ont peu à peu oublié les aspects spirituels de l’intériorité de l’existence humaine, bien que paradoxalement nous puissions affirmer que le protestantisme s’est forgé à partir de l’expérience spirituelle et existentielle très forte d’un Martin Luther qui avait un sentiment de culpabilité profond devant Dieu, ce qui le conduisit à une étude très approfondie des Ecritures pour déboucher sur la Réforme.

Lamentablement, les Eglises protestantes furent trop vite préoccupées davantage par la définition correcte de la foi et par un intellectualisme scolastique que par l’approfondissement de l’expérience de la spiritualité intérieure qui, comme je l’ai dit plus haut, n’est pas le tout de la spiritualité, mais on ne peut pas nier que cela soit le principe de l’expérience spirituelle complète.

Cet abandon de la spiritualité intérieure a fait que beaucoup de mouvements évangéliques (au sens d’« evangelicals ») ont abandonné, comme conséquence, la spiritualité extérieure, niant l’importance des médiations spirituelles comme signes visibles sacramentels, le baptême et la Sainte Cène, ainsi que l’importance de  la liturgie communautaire. Face à ce panorama, je pense qu’il est nécessaire de récupérer une spiritualité complète de telle manière à démontrer face à notre société ce qu’il en est de la foi complète, chrétienne, touchant l’être humain dans toutes ses dimensions.

Une spiritualité intérieure vivante, qui revitalise notre foi, par l’exercice de la prière, la méditation de la Parole de Dieu, afin que cette spiritualité intérieure circule vers l’extérieur, dans la spiritualité communautaire : notre liturgie, les sacrements et surtout la prédication. Tout cela est donné et constitue les moyens spirituels existants ; et avec tout cet ensemble il s’agit de construire une spiritualité en prenant en compte tout ce qui nous entoure : la famille, les relations sociales, l’écologie, la politique, l’économie…, avec toute la création.

De cette manière nous pourrons vivre une vie spirituelle pleine, avec les pieds sur terre et le cœur dans le ciel, recherchant jour après jour la volonté pleine de Dieu.