Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Jonas : le prophète de la crise et de l’espérance (I)

Source : Lupa protestante, 19 mai 2020, David Buendia Ortuňo

Je garde dans ma mémoire, comme un trésor de l’enfance, les premières leçons que j’ai apprises à l’école du dimanche. Beaucoup, nous les mémorisions à travers la musique, comme ce petit chœur qui parlait du prophète Jonas et nous, les enfants du jardin d’enfants, interprétions avec des mimiques et une grâce un peu maladroite mais charmante :

Jonas ne prêta pas attention à la parole de Dieu, ainsi les gens dans la mer profonde le jetèrent, et un grand poisson vint et l’avala, glup !, parce qu’il n’écouta pas la parole de Dieu.

Les années ont passé, et les pages de la bible qu’occupe le livre de Jonas continuent à me captiver avec une force émouvante. En lui se trouvent, premièrement, les clés de notre existence personnelle, avec ses périodes de crise et d’espérance, de transformation et de croissance. Mais, en passant, il nous adresse un appel passionné à sortir de nous-mêmes et de notre étroite communauté identitaire, en vue d’embrasser le reste de l’humanité et de la Création, comme le fait Dieu. Au-delà de la chanson enfantine s’ouvre un gouffre dont nous ne percevons pas le fond ; peut-être parce qu’il atteint son Inspirateur qui, comme toujours, désire nous raconter une histoire en vérité.

A l’origine, Jonas…

Le début de Jonas est le même que le commencement dans la Genèse, et le commencement de chacun de nous. Dieu nous appelle et nous place au milieu du monde avec une mission : « Homme et femme il les créa et Dieu les bénit et leur dit… », ou: « Le Seigneur dit à Abraham… », ou : « Le Seigneur s’adressa à Jonas en lui disant ».

Dieu nous appelle pour incarner un projet destiné à changer le monde – la grande ville – et à nous convertir en un reflet de son amour et de son salut, c’est-à-dire, d’être à son image et à sa ressemblance. Voici la proposition originale qui se déploie dans chaque être humain depuis l’origine du monde. Jonas ne pouvait être différent, et nous non plus.

Le conflit

Prépare-toi à aller dans la grande ville. Ce sont les premières paroles de Dieu adressées au prophète, et nous pouvons imaginer qu’elles nous sont également adressées. Oui, notre vie est totalement liée à la grande cité humaine, et non pas tant à cet individualisme obsédant qui nous conduit surtout à NOS inestimables plans, à NOS intérêts et à NOTRE bien-être – ce qui prétend accaparer tout ce qu’il y a à l’extérieur – qui représente notre tentative avortée de remplir de choses notre pauvreté intérieure et notre vide.

Cependant, ce qui nous manque se trouve chez les autres personnes, parce que nous nous appartenons les uns aux autres. Que c’est difficile de le comprendre ! Et on va en direction de Tarsis. Soyons sincères, non pas que les choses soient stupéfiantes dans la grande ville : Proclame une punition contre elle car la nouvelle de son iniquité est parvenue jusqu’à moi. Non, se dit Jonas, si le châtiment qui plane sur ces païens de Ninive va m’éclabousser, qu’est-ce que j’ai à voir moi avec eux ? Ils ont sûrement fait quelque chose.

Nous pouvons presque entendre l’écho de cette autre grande question qui ne cesse de parcourir l’histoire, depuis Caïn jusqu’à la politique migratoire européenne, ou les « sans-papiers » qui semblent invisibles parce que nous ne les voyons pas : par hasard, suis-je le gardien de mon frère ? Il est clair que Jonas pense que ce n’est pas applicable à son cas, parce qu’il est évident que les Assyriens  ne sont pas ses frères ; ils ne sont pas « croyants », ni ne connaissent Dieu et n’appartiennent pas au peuple saint. Ils ne sont pas son prochain.

Jonas fuit Dieu et les autres et ce qui peut lui donner le sens définitif de sa vie, n’entendant pas cette voix qui l’interpelle pour aller au-delà des frontières de son peuple et de sa vision du monde. Ainsi il cherche un bateau et paye son passage.

Première leçon : fuir loin de Celui qui est à l’origine de notre vie et de notre vocation la plus intime, ce n’est jamais gratis ; on paye le passage, un passage très cher. En plus, ce voyage emmène en haute mer où la vision se perd, et la seule manière de s’orienter est de regarder le ciel étoilé. Mais c’est précisément là où on ne peut pas regarder. Jonas descend dans les cales du bateau et s’endort. Une profonde léthargie l’isole de la réalité et il perd le sens. Dans cet état de désorientation, comment éviter la tempête qui nous arrive dessus ? Nous sommes ceux qui créent les tempêtes, et non pas Dieu. Jonas dira : Jetez-moi à la mer, et la mer se calmera parce que je sais que cette violente tempête est survenue par ma faute. Le récit décrit l’effort titanesque de l’équipage pour sauver la situation et la vie du prophète. Mais cela ne sert à rien.

Deuxième leçon : la tempête que nous attirons affecte ceux qui nous entourent. Le tragique, c’est que, quoi que les autres puissent faire pour nous aider – la famille, les amis, les psychothérapeutes – ce qui est certain, c’est que tout est inutile. Les marins se mirent à ramer avec l’intention de revenir à terre, mais ils ne purent y parvenir parce que la mer se démontait de plus en plus autour d’eux. La terre ferme pour Jonas alors qu’il veut la fuir ! La résistance aveugle provoque un raz-de-marée. Il n’y a rien de plus terrifiant que de contempler le naufrage d’un être cher résolu dans son autodestruction, rien de plus affligeant. Entre temps, le bateau subit les vagues de l’angoisse qui frappe violemment contre la quille et qui menacent de le détruire comme s’il eût été en papier. La tragédie est sur le point de se consumer( = brûler ? ou consommer = mener à son terme ?). Paradoxalement, c’est aussi notre unique possibilité de salut ; assumer nos mauvaises décisions, nous battre contre la réalité, sombrer sans remède et enterrer à tout jamais cette vie.

Dénouement : un grand poisson qui nous avale. Qui nous sauvera ?

Le Seigneur fit en sorte que Jonas fût avalé par un grand poisson dans le ventre duquel il resta pendant trois jours et trois nuits…et Jonas dit au Seigneur : dans mon angoisse…tu m’as jeté dans les profondeurs… tes ondes et tes vagues sont passées sur moi…l’abîme m’enveloppa, les algues se sont emmêlées autour de ma tête…Je me suis enfoncé jusqu’aux fondements des montagnes, la terre a jeté ses verrous sur moi pour toujours. »

Pour qui est un/e lecteur/trice assidu/e de la Bible, ce passage lui apparaît comme familier, car le langage est comme celui des psaumes. Dans les psaumes se trouvent des versets auxquels nous nous accrochons quand la vie nous déchire. Ils ont de quoi nous accompagner quand nous touchent la souffrance et la fragilité extrême. Ainsi Jonas pour la première fois s’adresse au Seigneur, lui décrivant avec des images de désolation son expérience terrible et sa ruine. Personne ne peut continuer à dormir face à une telle souffrance. Maintenant il parle vraiment et il écoute vraiment. Il y a plus : depuis le premier jour de sa vie, jamais Dieu ne s’est séparé de lui. Jonas est dans le poisson qui, « glup », l’avala. En fait, ce poisson le préserve du fond de la mer démontée et de la tempête. Là-dedans, il est d’une façon inattendue en sécurité ; il ne se noie pas. Il doit y rester trois jours et trois nuits, en silence -image du passage de la mort à la vie – pour assumer la réalité de son naufrage après avoir voulu fuir Dieu, les autres et soi-même. Il est temps d’ouvrir les yeux et de revenir. Revenir. Le prophète Osée décrit ce même processus que vit Jonas.

Venez, revenons au Seigneur, parce qu’il nous a déchirés et qu’il sera celui qui nous soigne ; il nous a fait la blessure et il nous la pansera. Au bout de deux jours, il nous rendra la vie, au troisième, il nous relèvera et nous vivrons en sa présence.

Encore une fois nous lisons le troisième jour comme une frontière entre la mort et la vie, une limite infranchissable pour l’être humain, mais pas pour Dieu. Il a voulu que la mort ne soit pas le dernier arrêt de notre voyage, et les prophètes Jonas et Osée lèvent déjà le bras et signalent cette espérance…, une espérance qu’un jour Jésus-Christ rendra réelle pour tous les êtres humains ; ressusciter au troisième jour. Dans ce récit de l’Ancien Testament, nous entendons l’écho de la victoire définitive de Dieu, qui dépasse tous les temps de l’histoire du salut.

Jonas, au travers de trois jours et trois nuits de profond confinement, est capable de dire sa parole de Dieu. Une parole qui n’est pas triomphaliste, une parole qui recueille sa vérité. Je me suis effondré jusqu’aux fondements des montagnes ; la terre se fermait après moi pour toujours. Il ne cache rien, confesse tout. Et soudain, il est surpris par une conviction qui émerge du plus profond de soi, qui jaillit irrépressible :

Mais toi, Seigneur mon Dieu, tu m’as fait sortir vivant de la tombe. D’où vient cette assurance ? N’était-il pas complètement accablé, comme mort ? Non, parce que le salut se trouve en Dieu ! Avec Dieu, la vie jaillit sans cesse et l’être humain trouve l’horizon de ses rêves, le sens de toute son existence. Jonas n’a pas à poursuivre son chemin isolé du monde cassé qu’il avait laissé. Maintenant il peut abandonner le ventre maternel du grand poisson. Toutes choses ont été restaurées et Jonas naît à une nouvelle réalité, le retour à la terre ferme.