Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Etre héroïne biblique, croyante et féministe

Source : Lupa protestante, 10 septembre 2018, Jael de la Luz Garcian

Certaines femmes nées dans les traditions protestantes portent des noms bibliques parce que leurs mères, leurs grand-mères, leurs pasteures et sœurs en la foi, en lisant la bible, s’identifièrent à des femmes dont certains récits bibliques favoris font état. En mentionnant Marie, Eliza, Dorcas, Jael, Débora, Batchéba, Ruth, Eve et d’autres, certainement que les femmes de nos lignées familiales découvrirent dans ces histoires un certain sens rédempteur et un reflet de leurs propres vies, de leurs propres aspirations, de leurs propres frustrations et de leurs propres victoires comme femmes de foi. D’une certaine manière, elles utilisèrent la bible pour faire leurs propres lectures et s’approprièrent ces histoires comme des mantras, pour faire savoir que leur vie comme femmes était déjà une bénédiction.

En sortant de ces espaces sacrés, de ces narrations bibliques qui prenaient sens à l’intérieur de leurs communautés de foi, se confrontant à la société comme femmes et comme protestantes, ayant des noms pour lesquels elles s’interrogeaient toujours et dont elles devaient rendre compte, elle découvrirent que dans la bénédiction se logeait aussi l’oppression. Certaines femmes nées dans des pays où le protestantisme est minoritaire se retrouvaient dans un espace d’exclusion où elles devaient lutter pour en sortir et démontrer à la société qu’être « filles de Dieu » ne portait pas atteinte à l’Etat.

Elles luttèrent pour qu’à l’école et dans leurs quartiers on ne se moque pas de leurs noms, de leurs convictions de foi et de leurs apparences. Elles ne gagnèrent pas toujours la bataille. Et ensuite, en croissant elles découvrirent que leurs corps infantiles ne l’étaient plus quand leurs seins et leurs hanches se développèrent. Alors Marie, Eliza, Dorcas, Jael, Ruth, Débora cessèrent d’être des héroïnes bibliques pour être des femmes du XXIe siècle où aucune femme n’est à l’abri…Et pour autant qu’elles lisent la bible et qu’elles prient à la recherche de consolation, reprenant les histoires qu’on leur racontait lorsqu’elles étaient petites filles, cela ne suffit pas quand dans la rue elles furent accostées et violentées, cela ne suffit pas quand la pauvreté de leurs pères et leurs frères les poussèrent à émigrer vers le nord. Il semblait que l’esprit guerrier de leurs héroïnes les abandonnait.

Mais ces femmes continuèrent à ouvrir le chemin et relurent la bible avec des yeux neufs sur la base de nouvelles expériences. Elles décidèrent de croire et de savoir en qui croire pour nourrir leur spiritualité. Elles commencèrent à chercher des espaces et des connaissances pour prendre soin d’elles-mêmes et se restaurer. Elles remirent en question ce qu’on leur avait appris lorsqu’elles étaient petites filles et elles rompirent le silence qu’on leur avait imposé au nom de Dieu. Ces femmes commencèrent à déconstruire ce Dieu Yahvé qui fut capable de sacrifier ses propres filles en les utilisant comme monnaie d’échange pour sauver ses patriarches. Elles se révoltèrent contre ce Dieu qui en certains moments semblait vide et éloigné de leurs situations. Et ainsi, elles le cherchèrent selon d’autres aspects, le rencontrant à nouveau dans leur vie quotidienne. Ces « femmes bibliques » écoutèrent les histoires d’autres femmes à l’extérieur de leurs églises et comprirent que la violence envers les femmes va plus loin que l’identité religieuse. Et elles fraternisèrent avec d’autres sœurs, non de foi mais de lutte.

Ces femmes croyantes du XXIe siècle (c’est bien du 21e siècle ?) commencèrent à changer leurs manières de se voir elles-mêmes, leurs manières de se mettre en relation avec leurs lignées familiales et les femmes de leurs communautés de foi, et certaines se dénommèrent « féministes » parce qu’elles trouvèrent en lien avec l’Evangile que « le féminisme » est l’idée radicale que les femmes sont des personnes. Cette idée résonne pour moi comme en conformité avec les principes de la Réforme, en établissant que les rôles de l’homme et de la femme furent pensés comme des personnes qui jouissaient de la liberté pour s’approcher de Dieu sans intermédiaire (Martin Luther) ; ou comme l’humanité étant à la gloire de Dieu (Jean Calvin), ou encore en mettant l’accent sur le temps où « nos filles et nos fils auront des rêves et des visions et quiconque invoquera le nom de Dieu sera sauvé » (Pentecôtisme classique).

Beaucoup de « femmes bibliques » continueront à croître dans nos communautés de foi. Et j’espère que celles qui vont nous suivre et survivre aux diverses violences que nous avons subies, femmes croyantes et féministes, ne seront pas touchées de la même manière. J’espère pour elles un ciel plein d’étoiles où la bible puisse être d’espérance et de libération, où leur voix soit entendue et non tue au nom du rôle qu’on voudrait leur assigner, qu’elles soient libres de nourrir leur spiritualité, qu’elles luttent à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs communautés, pour leur vie, pour leur autonomie, pour leurs droits comme femmes et qu’elles s’opposent à tout ce que au nom de Dieu on voudrait leur imposer. J’espère qu’elles puissent accueillir leur vulnérabilité et soient amoureuses d’elles-mêmes, qu’elles rompent avec la dichotomie du sacré et du profane et que, si le féminisme les rend libres, elles poursuivent là où leur discernement les conduit sachant qu’une communauté les attend toujours.

D. Jael De la Luz García

D. Jael de la Luz García est mexicaine, historienne et éditrice sur des thèmes qui touchent aux Pentecôtisme, aux protestantismes et mouvements sociaux.