Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Elle a choisi la bonne part (Luc 10 : 38-42)

Source : « Protestantes », No 3 , 2019, Revue officielle de la IEE

Teresa Sancho, pasteure de l’Eglise Evangélique/Réformée Espagnole

Je ne sais pas si dans toutes les églises on trouve la même situation. Dans la mienne la tension entre les « Marthes » et les « Maries » était notable. Celles qui se considéraient comme des « Marthes » reprochaient aux « Maries » leurs comportements et se sentaient dérangées et offensées par la posture de Marie dans ce passage de l’évangile. Je ne sais ce que pensaient les « Maries », mais elles devaient avoir une certaine opinion.

Quel éloignement entre notre situation et celle décrite dans l’évangile ! Quelle erreur d’assimiler les femmes travailleuses avec Marthe, et celles qui sont passives, qui ne font rien, avec Marie !

Autre erreur que j’ai pu observée dans de nombreuses occasions lorsque l’on parle de ce passage de l’évangile, c’est de considérer qu’il s’agit seulement d’une histoire de femmes, une histoire qui reflète la rivalité entre deux types de femmes : celles qui assument leurs responsabilités et qui se consacrent à remplir leur rôle de femmes, et celle qui éludent les responsabilités et n’accomplissent pas leurs obligations. De nombreuses personnes continuent à avoir cette vision des choses bien qu’elle leur semble incompréhensible, inacceptable, notamment au sujet de ce deuxième type de femme que Jésus loue. Cela a pour conséquence que celles qui considèrent comme nécessaire de réaliser des tâches déterminées et les mènent à bien se sentent dévalorisées, se plaignent de ce que leur travail n’est pas apprécié à sa juste valeur, produisant un sentiment de rejet envers Jésus et ce qu’il dit. A l’inverse, celles qui veulent éviter d’accomplir cette tâche peuvent se justifier en pensant « je ne fais rien car c’est ce que Jésus a dit que c’était bien ». Les conséquences d’un côté comme de l’autre sont déplorables.

Encourager la paresse ou l’indolence, justifier l’irresponsabilité et charger les autres de ce qui leur correspond, parce que Jésus dit que Marie a choisi la bonne part, c’est méconnaître Jésus. Jésus a pu travailler y compris le jour du repos, supposant l’opposition à ceux qui pensaient accomplir rigoureusement la loi de Dieu. Jésus qui constamment exhorte au service. Jésus qui prend la serviette et s’incline pour laver les pieds de ses disciples en leur disant qu’ils doivent faire de même. Jésus n’a jamais encouragé la passivité.

Jésus met en valeur ce que Marie est en train de faire, car n’elle n’est pas sans rien faire. Marie assise auprès de Jésus écoute ses paroles ; elle est en train d’apprendre. Pour être un bon disciple, elle doit connaître ce que dit le maître. Aucune des paroles de Jésus ne donne à penser qu’il déprécie le travail accompli par Marthe, son amie, celle qui l’accueille dans sa maison, absolument. Ce que fait remarquer Jésus, c’est que les soucis et les préoccupations de celle qui s’active au travail l’empêchent de répondre à d’autres questions. S’il y a un quelconque reproche de Jésus à l’égard de Marthe ce n’est parce qu’elle accomplirait une foule de choses, mais parce qu’elle ne met pas en valeur l’être de Marie (du disciple).

Cette histoire nous conduit à réfléchir à propos de nous-mêmes (y compris hommes et femmes) dans notre relation avec Jésus le Christ. Je n’ai aucun doute sur l’estime que Marthe pouvait éprouver à l’égard de Jésus. Elle le considérait certainement comme un bon rabbin, qu’elle appréciait et qu’elle invitait dans sa maison. Nous tenons également Jésus en bonne estime. Mais s’il y a des affaires qui nous occupent, si nous sommes confrontés à des préoccupations qui nous tiraillent ou nous empêchent d’être à l’écoute du message de Jésus, nous nous détournons de notre tâche de disciple. Pour être disciple, il faut prendre un temps avec Jésus le Christ, en mettant de côté beaucoup de choses qui, pour importantes qu’elles nous paraissent—ou qu’elles le soient effectivement—ne sont ni les plus importantes ni les plus nécessaires. Jésus dit dans ce texte qu’une seule chose est nécessaire. A quoi se réfère-t-il ? La première chose qui me vient à l’esprit est de « chercher le Royaume de Dieu et sa justice », car en faisant de la sorte, comme Jésus le dit, « tout le reste vous sera donné par surcroit » (Matthieu 6 :33).

Nous impliquer avec une totale passion dans cette recherche du Règne de Dieu est ce qui nous distingue véritablement comme disciples de Jésus le Christ. Être disciple exige en premier lieu la ferme volonté de le connaître et de suivre ses pas (de quelle manière autrement rencontrerions-nous le chemin ?). Il ne suffit pas d’être en admiration au sujet de Jésus ou d’avoir une bonne opinion de ce qu’il a pu dire. Il s’agit de croire qu’il est possible de vivre la vie d’une manière différente par rapport à ceux qui n’ont pas de foi ; croire qu’un monde nouveau est possible, une société avec de nouvelles formes de relations interpersonnelles.

Cela ne s’obtient pas en faisant les choses de la manière qu’habituellement. Il devient nécessaire de reconsidérer les priorités et de changer l’échelle de valeurs. Également il devient nécessaire de questionner les normes, les habitudes, les us et coutumes qui fixent les rôles de chaque personne en fonction de son sexe ou de sa condition sociale. Est-ce qu’il nous est arrivé de penser que peut-être Marie n’était pas l’unique personne qui, assise aux pieds de Jésus, écoutait ses paroles ? Il serait logique de penser que Marthe était tellement affairée parce qu’elle devait accueillir plus de monde en plus de Jésus et de sa sœur. Mais ce qui dérange Marthe c’est que Marie ne l’aide pas. Cela me rappelle de multiples occasions où les « Marthes » de mon église se plaignaient du manque de collaboration des « Maries » alors qu’elles acceptaient en totale conformité le manque de collaboration du reste des personnes de l’autre sexe.

Tous, et chacun selon sa capacité, sommes appelés au service par amour du prochain. En Jésus nous avons l’exemple à suivre. Ne nous laissons pas trompés par des images déformées qui nous conduisent à mal interpréter l’évangile. On nous a toujours dépeint Marie comme une femme passive. Au contraire, Marie est une femme qui ne se conforme pas aux stéréotypes, qui ne se soumet pas à l’accomplissement de ce que les normes et les conventions lui imposeraient par ce qu’elle est une femme, sinon qu’elle s’implique dans le projet de Jésus. Le projet qui consiste à faire en sorte que le Règne de Dieu devienne une réalité. Cette femme est celle dont Jésus peut dire qu’elle a choisi la bonne part, celle qui ne lui sera pas enlevée.