Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Miséricorde et protestantisme

Alfredo Abad, pasteur, secrétaire exécutif de la Commission Permanente de la IEE

Article publié dans « Entre Paréntesis », le 13 juillet 2016

 « Quand rencontrerai-je un Dieu miséricordieux ? », Martin Luther

La grande question décisive qui a marqué pour l’Europe l’émergence de la Réforme protestante ne fut pas tant les quatre-vingt-quinze thèses affichées sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg le 31 octobre 1517, donnant naissance au débat théologique, mais l’expérience personnelle de Luther dans sa recherche d’un Dieu miséricordieux. Il est certain que l’épisode des thèses, dont le contenu est hautement significatif, comme la date d’anniversaire de la Réforme, constituent des faits cruciaux. Cependant, déjà pour les précurseurs de la Réforme, comme Jean Hus (1372-1415) en Bohème ou John Wyclif (1320-1384) en Angleterre, ainsi que pour des réformateurs postérieurs, l’important était l’authenticité de la relation avec Dieu.

Martin Luther (1483-1546) comprit un jour que Dieu n’est pas un Dieu-juge qui pèse sur la balance les mérites et les démérites humains, mais un Père qui, dans sa miséricorde, veut sauver sa créature de sa chute et la rendre participante de sa sainteté et de sa félicité. Il découvrit que le cœur de Dieu est bonté, miséricorde et grâce. Les réformateurs ont été inspirés à partir de plusieurs sources : Luther principalement par l’étude approfondie de l’épître aux Romains et des écrits de l’apôtre Paul, Bucer (réformateur à Strasbourg) sur la base des Evangiles et Oecolampade (réformateur à Bâle) à partir des écrits johanniques. Tous arrivèrent à la même conclusion : Dieu est amour. Cette conviction s’imposa à eux pour affronter la théologie nominaliste et scolastique de l’époque, rigide et dogmatique, pour souligner la gratuité de la grâce, lorsqu’on se trouve en relation avec Dieu.

Ils prêchaient donc un Dieu très distinct de celui qu’on prêchait au Moyen Age, qui suscitait la crainte et le paiement des indulgences, un Dieu-juge implacable que l’on ne pouvait rencontrer qu’à travers les médiations de l’Eglise. Les fidèles ne pouvaient que se confronter à leurs angoisses – immenses à l’époque – par le biais de moyens liés au sacrifice, à la soumission, à l’argent ou à l’absolution sacerdotale. Les reliques ou les images des saints offraient un contact quasi physique avec la divinité. Même si postérieurement l’Eglise catholique a fait son « aggiornamento », il subsiste cependant des éléments de cette nature dans la piété catholique.

Paul Tillich, théologien allemand majeur au XXème siècle, a signalé que cette particularité vient marquer la perception de la présence de Dieu dans certains lieux ou dans certains objets, comme la compréhension des institutions, des textes et des cérémonies. Par leur intermédiaire, on croit que Dieu se donne à connaître d’une manière plus concrète et tangible. L’accent de la Réforme protestante est iconoclaste ; il rompt avec l’image, mais aussi avec le dogmatisme, le ritualisme et le sacramentalisme. La présence de Dieu n’est pas matérielle, mais spirituelle. La relation avec Dieu est un événement par le biais du Saint-Esprit. Tillich a démontré que ces deux accents sont complémentaires, s’appellent l’un l’autre, bien que de manière conflictuelle.

Ce profond changement de perspective, comme l’expérience existentielle et spirituelle de Luther, se produit donc chez les réformateurs qui mettent en pleine lumière le Dieu d’amour. Ils soulignent différents aspects, par exemple Zwingli à propos du « Bon berger » (Jean 10 : 11-14), Martin Bucer en changeant la liturgie d’invocation par la formule biblique « Père ». Jean Calvin à Genève dira que l’essentiel est de contempler le simple visage de Dieu : « Si nous avons la moindre étincelle de la lumière de Dieu, qui nous dévoile sa miséricorde, nous sommes suffisamment illuminés pour avoir une ferme sécurité ».

Pour le protestantisme la conviction d’être en relation avec un Dieu miséricordieux est liée à une parole de libération, de pardon, qui conduit à la confiance et à l’engagement. Les réformateurs ont constamment recherché la mise en relation directe entre le fidèle et la Parole de Dieu contenue dans la Bible, la prédication et les sacrements, afin que chacun et chacune s’inscrivent dans une relation salutaire et authentique avec Dieu. A partir de cette relation, par l’action du Saint-Esprit, la miséricorde de Dieu se traduit dans l’engagement des croyants pour l’humanité, afin que l’égalité, la justice, l’éthique et la paix touchent toute créature. C’est un appel à la liberté de conscience, comme un engagement responsable envers ce Dieu d’amour, un appel au sacerdoce universel de tous les croyants, comme un engagement communautaire pour la transformation de la société dans la perspective du Règne de Dieu.

Un exemple clair de cette miséricorde et de son extension à toute créature fut la Déclaration de Barmen (1934) dans un Synode où participèrent par exemple des théologiens comme Karl Barth ou Dietrich Bonhoeffer qui affirma que « L’Eglise est une communauté de frères et sœurs unis dans l’amour du Christ qui rejette toute doctrine qui viendrait estomper cette conviction pour s’assujettir aux vicissitudes et aux turpitudes de la politique » (Ephésiens 4 : 14-16). Face à la barbarie du nazisme, la miséricorde – l’amour du Christ – a empêché l’Eglise d’être complice du mépris de la vie de certains êtres humains (juifs, tziganes, gens d’autres races par exemple). Aujourd’hui nous avons besoin de cet engagement envers la miséricorde de Dieu pour ne pas être complices de tout type de barbarie, de la fermeture des frontières, de l’exclusion sociale et de la discrimination. Luther rencontra le Dieu de miséricorde et fit de Lui sa bannière pour son engagement en faveur de la liberté chrétienne.