Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

L’infirmité du monde

Source : Lupa protestante, 13 avril 2020, Antonio Gonzalez

La manière dont certains penseurs réagissent face à la pandémie mondiale ne cesse de produire de l’inquiétude. Cela donne l’impression que les excès herméneutiques (interprétations) des dernières décennies ne permettent pas de voir davantage que le conflit des cosmovisions, les changements existentiels, et la trame politique de quelques conspirations malignes. Certainement, la philosophie doit réviser les concepts millénaires de la vieille métaphysique. Mais sans la volonté de saisir avec vérité ce qui surgit du réel, la philosophie ne ferait pas davantage que des filigranes avec l’infirmité du monde dont elle serait mortellement contaminée.

L’infirmité n’est pas ce Coronavirus en particulier. Chaque année des millions de personnes meurent à cause d’un impitoyable cocktail de maladies et de pauvreté évitables. Cependant, ce virus a quelques particularités. D’une part, il a touché les centres de la richesse globale d’une manière telle qu’il a sensiblement arrêté l’activité productive, déchainant une nouvelle crise économique. Par ailleurs, le coronavirus actuel se situe dans une série accélérée de nouvelles maladies, dont beaucoup sont d’origine animale présumée.

Et avec ça, nous touchons un peu de réalité profonde. Le virus n’est pas seulement quelque chose de politique ou d’herméneutique. C’est aussi quelque chose d’écologique. Il est lié à la déforestation continue, à l’altération de l’environnement, au changement climatique, aux nouvelles habitudes alimentaires de nombreuses espèces, à la croissante coexistence dans les villes entre animaux et humains, à l’accélération des voyages globaux, etc. Et tout cela est évidemment lié à une dimension économique. Notre système économique viole les limites de la planète. L’accumulation des morts pour cause de Coronavirus dans ces sociétés supposées plus avancées n’est rien de plus qu’un indice, entre beaucoup d’autres, plus anciens, que le système économique planétaire est devenu insoutenable.

Certes, le système économique, orienté de manière constitutive et non facultative vers une croissance continue, peut réduire la pauvreté, et introduire dans les classes moyennes des millions de personnes. C’est ce qu’ont expérimenté d’énormes populations, notamment en Asie, au cours des dernières décennies. Cependant, cette réduction réelle de la pauvreté n’est possible que par une forme de croissance qui accroît les différences sociales de façon abyssale, et qui détruit la seule planète disponible, au point de la rendre inhabitable pour l’espèce elle-même.

L’augmentation des différences sociales a, entre autres, une conséquence fatale. Aucune démocratie, ni locale, ni nationale, ni globale n’est pensable quand les différences sociales sont énormes. Celui qui mettra l’argent sur la table décidera. D’où l’érosion de l’Etat-providence, y compris des services de santé, dans les anciens pays « développés ». Si anciennement ces pays prenaient soin de leurs services sociaux en compétition avec les pays « socialistes », l’incorporation de tels pays au marché capitaliste mondial a conduit paradoxalement à ce que les anciens pays bénéficiant du bien-être soient mis en demeure de rivaliser à l’échelle mondiale avec un capitalisme véritablement « sauvage », où celui qui vend davantage, exploite davantage.

Il s’agit de véritables « contradictions » au sens ancien du terme : on détruit l’environnement, on détruit les systèmes sociaux qui pourraient pallier les dommages humains qui entraînent la destruction de cet environnement, et on manque de ressources démocratiques locales, nationales et mondiales pour répondre à ces défis. Les contradictions deviennent évidentes quand elles touchent la tête du géant, et non pas seulement ses parties honteuses. Or, parler de « contradiction » peut perpétuer le spécisme idéaliste et herméneutique de ce que tout est une logomachie. Le problème concerne le système, et pas seulement le système lui-même. Ou, mieux : le problème concerne le surgissement procédurier de ce système, qui est inséparable de son milieu.

Cette infection particulière passera. A sa suite les deux grands courants idéologico-politiques qui se disputent le monde en sortiront renforcés. Pour une part le national-populisme, malgré les épouvantables échecs dans les réponses à la pandémie, peut faire appel aux réalisations de certains états particuliers, avec la nécessité de renforcer le contrôle des frontières « nationales ». Le national populisme de « droite » ou de « gauche », porte-drapeau de la résistance globale, ne touche que certains de ses effets superficiels, comme peuvent être les migrations ou les politiques d’ajustement. Dans le meilleur des cas, il promet des réformes qu’il peut à peine accomplir.

D’autre part, les durs confinements, et la nécessité prolongée de maintenir la distance physique entre les personnes ne cessent de renforcer l’autre grand courant idéologico-politique, que l’on pourrait appeler « l’individuel-hédonisme ». Il s’agit d’un épicurisme sans jardin d’Epicure, parce qu’il aspire à des définitions radicalement individuelles de l’identité. Si individuelles qu’elles font abstraction du sexe de l’organisme, réduisant à un pur désir qui pour la première fois dans l’histoire sert à définir l’identité. Ces identités, et bien d’autres que l’on peut obtenir individuellement (et d’une façon précaire) sont les idéologies les plus adéquates pour un capitalisme qui érode, culmine et détruit toute forme de vie communautaire. C’est se regarder soi-même, s’arranger soi-même, se transformer soi-même, en espérant être reconnu de tous. C’est le selfie comme identité capitaliste-tardif par excellence.

La profondeur humaine de ces deux grands mouvements idéologico-politiques se dévoile dans ses formes religieuses correspondances. D’un côté le national-populisme apparaît comme un fier nationalisme hindou, ou comme un islamisme de califat. Dans certains cas, on aspire au national-catholicisme, ou au national-protestantisme américain. Pour sa part, « l’individuel-hédonisme » cherche dans la « méditation » sa forme spirituelle. Certainement, le bouddha était inséparable du monachisme, et le mythique Arjuna avait dans son cœur l’Inde entière. Mais la commercialisation capitaliste transforme les expériences originelles en religions d’un ego concentré sur le nombril, séparé de tout dieu et de toute communauté. La liaison mutuelle est substituée par les « cours de spiritualité » : justement la différence que Durkheim percevait entre religion et sorcellerie.

La nommée « gauche » procède au mélange entre national-populisme et individuel-hédonisme selon différentes proportions et saveurs, mais manque d’une proposition propre. Simplement elle aspire à participer à la caste dominante. Dans des moments de lucidité, elle critique le dommage écologique, ou elle fait de la rhétorique contre le capitalisme. Cependant, le discours anticapitaliste contient trois erreurs fondamentales.

En premier lieu, l’absence d’alternatives au capitalisme. Le vieux Marx critiquait le socialisme utopique, avec ses propositions de société alternative. La raison en était sa confiance illustrée en ce que les « lois de l’histoire », pour elles-mêmes, produisaient un système supérieur au capitalisme. Ainsi donc, quand on pense que l’histoire produit des bienfaits de manière automatique, et quand la planète peut être détruite avant de parvenir à ces bienfaits, il est nécessaire de proposer des alternatives viables de manière concrète.

En deuxième lieu, la proposition d’alternatives est radicalement limitée lorsque l’on comprend que le capitalisme consiste en un « marché », et que donc il s’agit de dominer ou de limiter le marché. En réalité, le marché est beaucoup plus ancien que le capitalisme, lequel a d’autres moments essentiels, que sont le travail non-salarié et la propriété privée des moyens de production. Justement parce que la socialdémocratie n’a pas voulu critiquer ces deux caractéristiques essentielles, tout le discours « progressiste » post-soviétique se centre sur la critique du marché.

Ainsi donc, un régime social où la majeure partie de la production serait à la charge des entreprises contrôlées, selon différents degrés et modalités, par les propres travailleurs, serait un système où le travail non-salarié et la propriété privée auraient été érodés de manière significative, de telle manière qu’on ne pourrait plus parler précisément de capitalisme. Et cependant il y aurait des mécanismes de marché. Certainement il y aurait moins de pression pour aller vers une croissance prédatrice, plus d’inclusion dans la richesse, et moins besoin qu’un état tout puissant veille sur le « socialisme ». Il suffit de le noter ici comme une utopie.

En troisième lieu, le discours usuel sur le capitalisme vise à le réimplanter ou, si on veut, à le « fonctionnaliser ». On parle du capitalisme comme quelqu’un qui parle d’une grande chose. Et certainement que tout système a quelque chose de vrai et de fonctionnel. Cependant, comme c’était le cas également avec le « fétichisme de la marchandise », on ne peut pas oublier que les systèmes sociaux ne sont pas de simples questions de fond. Ce sont des systèmes d’actions, qui se structurent à partir de la praxis dans laquelle ils surgissent. Et la praxis, les actes humains, ne sont pas des choses, mais le surgissement même des choses.

Il ne s’agit pas de se demander si l’œuf est antérieur à la poule ou l’inverse. Il s’agit simplement de comprendre les systèmes sociaux comme terme d’une structuration praxique. C’est pourquoi, si le système est malade, c’est parce que la praxis est malade. De même à l’inverse. Si le système est assoiffé de produire, la praxis l’est également. Une des premières étiologies critiques de la réalité impériale est l’analyse narrative que fit la Torah. En elle, les empires sont justement l’expression maximale de la prétention humaine de justifier notre praxis par les résultats de nos propres actions. Un désir qui a pour résultat ultime, chez l’individu, la mort absurde, et dans le système impérial, les fléaux qui frappent les oppresseurs eux-mêmes.

Cette prétention individuelle et systémique, que nous avons analysée plus en détail ailleurs, implique en fin de compte la dissimulation de ce qui est le plus caractéristique et essentiel de nous-mêmes : la praxis, la vie, les actes. En définitive, l’invisible, précisément parce que les actes ne sont pas des choses, mais la naissance des choses. Et dans la force de l’invisible se trouve la source même de l’espoir.  L’invisible est précisément ce qui rend possible, par l’ouverture constitutive de nos actes, la communauté d’acte, et la communion avec l’Acte pur. Seul le plus absurde des idéalismes peut conduire, chez les prétendus « matérialistes », à l’illusion que le pur qui émerge puisse être compris par nos concepts, pour être ainsi contrôlé selon notre volonté. La genèse du monde n’est pas idée, ni volonté, ni représentation. De telles illusions pensent que la libération est une pure auto-libération, avec laquelle la pratique humaine continue alors à s’emprisonner dans la logique frénétique de l’auto-justification qui, globalement, n’est autre que la logique de la croissance et de la production. L’affirmation certaine que la civilisation du capital n’est pas viable exige d’être accompagnée de la démonstration pratique qu’une autre civilisation est possible, là où la pratique se remplit, non de choses, mais du don du pur qui émerge. Les alternatives ne peuvent pas être seulement des idées proclamées et des projets conçus. L’irruption, dans la pratique, du règne du nouveau est nécessaire. Quelqu’un doit dire : « Venez et vous verrez ». C’est la prérogative du Messie.

Quand on parle « d’annonce » et de « dénonciation », on peut oublier que, sans un renoncement radical, la maladie du monde ne sera pas guérie. Renoncer n’est pas accepter la maxime « supporte et abstiens-toi ». Il s’agit plutôt d’un « re-proclamer », cette fois-ci sur soi-même, et donc de réécouter. Ecouter quoi ? Ce qui peut soigner la praxis, ce qui peut rompre les cycles interminables de l’auto-justification, de la rétribution, du ressentiment et de l’auto-promotion. Il ne s’agit pas de morale ou de simple politique. Quant l’écoute est accompagnée du pouvoir de l’invisible, de nouvelles formes sociales émergent depuis en bas. Au fond, il ne s’agit pas d’attendre confiant qu’un virus enfonce le système, mais que la Brise sainte guérisse sa racine.

Antonio Gonzales est docteur en philosophie et en théologie, directeur « d’Etudes et publications » de la Fondation Xavier Zubiri, Madrid, pasteur de l’Eglise des frères en Christ de Hoyo de Manzanares, Madrid.