Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

La prière est-elle encore possible ? Remarques autour du culte et de la prière

Lupa protestante, 20.12.17. , Israel Flores Olmos

 Beaucoup de gens ne savent pas que faire avec la prière. Ils n’y décèlent aucun sens et n’y voient que perte de temps et d’énergie. De plus, rationnellement, ils considèrent la prière comme inutile, superflue et dangereuse. Cela peut être, comme l’explique Juan Antonio Estrada, un héritage d’un des aspects de la critique religieuse. La pensée en cause tend à voir la religion comme un phénomène hautement significatif, mais avec des racines malsaines. Cette critique s’étend à différentes formes de pratiques religieuses, parmi lesquelles la prière en question.

Toutefois, il ne faut pas oublier que  la critique accepte certaines des dimensions fondamentales de la religion comme, par exemple, sa dimension éthique et le postulat de sens qu’elle offre à l’homme (Kant) ; ou la Valeur spéculative et théorique de la doctrine qui, pour Hegel, est une forme de savoir dont s’inspire la même réflexion philosophique. On peut aussi  assumer la valeur de la religion comme expression de l’amour du prochain (Feuerbach), ou comme expression de la protestation de la créature opprimée face à la souffrance (Marx). Toutes ces dimensions sont acceptables et servent à l’illustration, bien qu’il faille dépasser son expression religieuse et lui donner un nouveau sens philosophique, éthique, politique et culturel.

Il est possible d’être chrétien et moderne, plus encore, il est nécessaire de reconnaître la crise de la modernité (postmodernité), sans laisser de côté les questionnements antérieurs de manière ingénue. Mais encore il est possible de croire en Dieu sans tomber dans des mystifications illusoires de la réalité ; défendre une compréhension chrétienne de la vie et adhérer aux exigences de la raison éclairée. Cependant, les effets de la critique décrite et, par-dessus tout, le dénigrement et la dévalorisation de la prière persistent.

Mais, cette approche change lorsqu’on analyse la prière à partir de la perspective d’un Dieu qui a voulu créer librement l’homme à son image et à sa ressemblance et qui l’assume comme interlocuteur. Le Créateur a voulu se mettre en relation avec la personne humaine, et la prière prend sens non pas parce qu’elle en aurait dans son acte même, mais dans son contexte relationnel. La prière, il faut la placer dans le contexte de l’économie du don à laquelle appartiennent création et rédemption. Seulement à partir de là, elle a du sens. C’est pourquoi nous pouvons chercher et demander des choses concrètes dans la prière ; mais par delà les biens particuliers, c’est le Dieu d’amour que l’être humain cherche, et il le cherche au milieu de l’histoire de la communauté. Vers ces deux horizons se déploie le culte chrétien, qui se vit dans une dimension historique et communautaire.

Jean Calvin dit que « la louange et l’action de grâce doivent toujours aller ensemble, unies dans nos prières », c’est-à-dire, penser au culte c’est aussi penser à la prière. De fait, en certaines occasions on a défini le culte comme une « assemblée de prière ». Quand nous nous réunissons comme assemblée célébrant et donnant grâce au Dieu de la vie, nous sommes en prière. Suivant Calvin, quand nous ajoutons les sujets de prière et l’action de grâce à Dieu : « nous lui manifestons nos désirs, en lui demandant non seulement ce qui se réfère à sa gloire et à son nom, mais aussi ce qui regarde notre service et notre profit. Dans le fait de lui rendre grâce, nous célébrons avec des louanges ses bénéfices et ses grâces, attestant que tous les biens dont nous disposons, nous les obtenons par sa libéralité.

Nous sommes continuellement amenés à lui rendre grâce parce que les motifs de lui rendre grâce ne manquent jamais, que ce soit parce que nous avons vu son action providentielle, ou parce que nous la demandons. Dans ce sens, nous pouvons dire que la prière est l’expression de l’histoire, de ce qu’il a fait, de ce qu’il est en train de faire et de ce qu’il fera. En conséquence, le culte comprend une dimension historique profonde. Dans le culte nous rappelons que Dieu se manifeste dans l’histoire, y compris dans notre histoire particulière, et qu’il nous ouvre l’histoire sur un horizon d’espérance.

En effet, dans le culte et dans la prière il y a un mouvement du passé qui nous ouvre vers un avenir, et nous place devant le défi d’un service qui nous convertit en prophètes, ou en messagers de la réponse de Dieu dans l’histoire. De cette manière, comme le mentionnait Xavier Pikaza : « La prière devient source de futur. Etant parole de Dieu et réponse active de l’humain, elle est le lieu de la réalisation historique. Dieu ne se rencontre pas dans un monde pur, ni dans l’intériorité extra-mondaine, mais dans la même tâche de la communauté croyante, priant qu’il trace son chemin  d’avenir depuis la même Parole divine ».

D’autre part, la prière dans le culte, étant localisée dans l’histoire, devient communautaire. Car le priant, en communiquant, en s’unissant avec Dieu se relie à son peuple, dans une communauté de priants ; ainsi l’expérience de la rencontre avec Dieu s’exprime dans la prière communautaire où « on célèbre et rappelle la présence de Dieu tant dans la parole échangée que dans la célébration du mystère ». Bien que la prière dans le culte soit collective, elle est dirigée uniquement à Dieu, à Celui qui nous a parlé, qui s’est confronté avec nous et où, dans cette confrontation, nous nous découvrons « nus », comme « des hommes qui ont des lèvres impures et vivent au sein d’un peuple aux lèvres impures » (Esaie 6). Nous ne sommes pas seuls dans notre individualité, nous sommes les uns avec les autres devant Dieu, comme disait Karl Barth, « la prière ne peut pas nous éloigner des hommes, elle ne peut que nous unir davantage parce qu’il s’agit d’une question qui nous concerne tous ». La prière communautaire est un don de Dieu pour lequel, quand nous prions, nous faisons usage de cette grâce de Dieu ; l’être humain la prend parce qu’il se reconnaît comme dépendant de ladite grâce.

Quand nous prions, notre condition humaine nous est révélée ; nous savons que nous sommes dans l’angoisse et dans cette espérance. Dieu nous place dans cette situation, mais en même temps il vient à notre aide. La prière est donc la réponse de l’homme quand il comprend sa misère et qu’il sait que le secours se rapproche. Dans le culte communautaire, nous prions le « Notre Père », comme Jésus nous l’a enseigné, et cette prière « est une exhortation à l’affection fraternelle que nous devons les uns aux autres, car nous sommes tous fils d’un même Père, avec le même statut et le même droit de libéralité gratuite », nous indique J. Calvin. Mais, précisément pour cela, la prière communautaire est celle qui exige le plus grand travail de notre part, dès lors que c’est à notre tour de parler à partir de l’histoire et à partir de notre communauté. Après avoir écouté la voix de Dieu, il nous appartient de nous diriger vers Lui et cette prière doit être la nôtre, comme disait D. Bonhoeffer :

« Notre prière pour ce jour, pour notre travail, pour notre communauté, pour les misères et les péchés particuliers qui pèsent sur tous, pour les personnes qui nous sont confiées. Ou peut-être que nous ne devrions rien demander pour nous-mêmes ? Inadmissible serait la nécessité de prier en commun, avec nos propres paroles pour nous-mêmes. Quoi qu’il en soit, il est impossible que des chrétiens appelés à vivre sous l’autorité de la parole ne finissent pas par se diriger, même unis, vers des prières personnelles à Dieu. Ils présenteront à Dieu les mêmes requêtes, la même gratitude, la même intercession, et ils devront le faire avec joie et confiance. Prier ce n’est pas seulement se décharger le cœur, mais rencontrer Dieu avec un cœur plein ou vide et la prière dans la communauté doit être celle de tous, et non seulement celle d’un individu qui la prononce. Il est important que celui que l’on charge de prier pour la communauté comprenne et partage les intérêts et les préoccupations de la communauté », poursuit Bonhoeffer.

Le priant partage donc la vie de la communauté, connaît ses affections et ses nécessités, ses joies et ses gratitudes, ses requêtes et ses espérances. Il ne peut ignorer son travail et les problèmes qu’il comporte. Il faut prier comme un frère au milieu d’autres frères. Ne pas prendre son coeur pour celui de la communauté exige lucidité et vigilance. Pour cette raison il sera utile de recevoir continuellement aide et conseil des autres et de se rappeler dans sa prière cette nécessité, ce travail, pour cette personne en particulier. De cette manière la prière se transforme chaque fois davantage en une prière de tous ceux qui forment la communauté. Nous pourrions dire que la prière est l’activité qui nous unit comme peuple, qui nous permet d’élever la voix vers Dieu et, en plus, le don dont le Seigneur nous rend capables pour dialoguer avec Lui. La prière est une activité de communauté, parce que l’expérience personnelle avec Dieu est ouverte à l’expérience en communauté avec Dieu. Cela signifie donc qu’il s’agit d’être disposé à donner quelque chose à partir de sa propre expérience et à recevoir quelque chose de l’expérience spirituelle des autres ; apprendre et croître en prière, comme le dit Jon Sobrino.

A priori on peut déjà dire que Dieu est le Dieu d’un peuple et que l’expérience de Dieu doit se faire par tout un peuple. Dans un langage plus systématique il faut dire qu’il n’y a aucune d’expérience personnelle concrète qui puisse épuiser le mystère de Dieu et qu’entre les expériences personnelles concrètes de tout le peuple de Dieu, la rencontre en plénitude avec Dieu se rend proche. Personne ne devrait craindre de ne pas avoir quelque chose à offrir aux autres de sa propre foi, et personne ne devrait être tant présomptueux pour penser qu’il n’a rien à recevoir pour sa propre foi de la part des autres.

Finalement, quand nous prions Dieu comme peuple dans des temps d’angoisse, la communauté devient un espace de consolation et d’espérance, par la proximité de Dieu dans la prière ; un Dieu qui parfois semble caché mais qui cependant se trouve au milieu de son peuple. C’est le Dieu de Jésus-Christ qui répond pour sauver le souffrant, pour pardonner le péché, pour libérer l’opprimé, pour relever celui qui est tombé. La prière dans le culte est vitale et donne sens à l’Eglise. Quand la communauté assume le don de la prière et la place dans son contexte historique, l’Eglise devient « sanctuaire », comme le dit Ronaldo Muñoz :

« Un espace humain où le peuple et chacun peut rencontrer son Dieu, une école de prière et d’adoration en esprit et en vérité, un chemin partagé pour croître dans la foi et dans la connaissance de Dieu, ce Dieu du Royaume prêché et incarné en Jésus-Christ. Les chapelles et les temples peuvent être des lieux d’accueil de signes visibles. Mais c’est la communauté même, avec ses visages et sa fraternité concrète, avec sa prière et ses célébrations bien implantées dans la vie, qui doit construire pour le peuple le « corps du Christ » et le « Temple de l’Esprit », l’espace humain pour rencontre le Dieu vivant ».

La prière dans le culte est une véritable relation entre les membres d’une communauté. Nous prenons part à notre destin, le destin des autres, comme on le dit dans l’Eglise orthodoxe. Les prières entraînent ceux qui sont présents comme une vague vers l’avant, au-delà d’eux-mêmes et du cercle familial, vers la communauté, vers les absents, vers la cité, vers ceux qui souffrent, qui sont en danger, vers ceux qui arrivent au terme de leur vie. Le culte est toujours un compagnonnage dans la prière, même avec les absents, car ceux-ci sont ceux qui, de fait, rendent la prière non seulement possible mais aussi nécessaire. C’est peut-être à cause de cela que Jésus a dit ceci : « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18 : 20).

Israel Flores Olmos, mexicain et espagnol, est docteur en philosophie contemporaine, licencié en théologie. Il fut pasteur de l’Eglise Presbytérienne de Mexico et professeur au Séminaire théologique. Actuellement il est pasteur IEE de l’église de San Pablo à Grenade, et professeur au Séminaire Protestant Uni de Théologie (SEUT), membre de la Commission Permanente de la IEE.