Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Jésus de Nazareth, l’indigné

Jésus de Nazareth, l’indigné.

Alfredo Abad, mai 2012.

Après avoir assisté à une conférence de Juan José Tamayo, dans le cadre d’un cours de théologie de la libération, Afredo Abad avait livré quelques réflexions en associant Réforme et indignation. Vu les problématiques abordées dans ce numéro de l’EdM, nous pensons que cet article garde toute son actualité de réflexion.

La libre expression de l’opinion est insultée quand elle contredit notre propos et notre plan ; elle nous dérange et nous sommes peu flexibles pour encaisser la critique. Dans le meilleur des cas, la critique s’écoute et se canalise ; il est normal d’argumenter contre elle pour défendre sa propre position, la position la moins honorable étant celle qui consiste à attaquer l’autre par le biais du discrédit et de la ridiculisation au nom d’une vérité ultime, indiscutable et absolue, comme ce fut le cas pour la Contre-Réforme, nous laissant des poids morts stériles et aliénants.

A nous, chrétiens protestants, il ne nous appartient pas d’assumer une position partisane en faveur de telle ou telle position politique, dès lors qu’à partir du respect nous devons travailler à intégrer toutes les positions dans l’ensemble de la communauté formée de ses membres, dans l’exercice salutaire de la diversité et du pluralisme inhérents à notre manière d’entendre la pratique de la foi. Ce qui nous correspond c’est de regarder l’attitude de Jésus et de le suivre dans sa manière de vivre et dans son message, comme le firent les réformateurs pour chercher l’authenticité et l’engagement avec la vérité.

Juan José Tamayo, dans la conférence en question, nous conduisit en premier lieu à considérer l’évolution théologique de l’image de Jésus dans l’histoire de l’Eglise, en partant du Jésus soumis et dénué de sentiments qui assume un sacrifice imposé, de la théologie du 19ème siècle jusqu’aux débuts du 20ème siècle. Aujourd’hui, grâce à la théologie, nous avons distingué le Jésus historique, dont parlait par exemple le protestant Albert Schweitzer, entre beaucoup d’autres. On a davantage mis en lumière l’humanité de Jésus et son attitude face aux conflits, attitude qui est celle d’un insoumis, montrant un visage plus proche et passionné envers les personnes et dont la vie est engagement.

Comme Protestants nous avons été les protagonistes de cette évolution et nous avons fait de Jésus quelqu’un de plus personnel ; nous valorisons et nous suivons le Jésus de Getsémané et de la Croix qui mène à bien une mission rédemptrice de l’humanité, partageant notre cheminement pour faire de nous des personnes libres du péché et de ses structures. La rédemption n’est pas une reddition, mais une conséquence du rejet, de la part des pouvoirs du temps de Jésus, du Règne et de la volonté de Dieu qui est celle d’une vie en plénitude pour chaque être humain.

Pour le théologien les scénarios de l’indignation de Jésus sont au nombre de six. 1. Face aux autorités religieuses pour leur hypocrisie : Jésus ne leur reconnaît aucune autorité à cause de leur corruption. 2. Face à la religion officielle pour son interprétation perverse du message : Jésus est un réformateur qui se préoccupe de l’être humain et de ses besoins, transgressant le jeune et le Shabbat. 3. Face au pouvoir politique, Jésus s’impliqua publiquement et il fut crucifié par l’Empire romain pour avoir tenu un discours considéré comme déstabilisateur ; il fit ce qu’il ne devait pas faire, quand il ne devait pas et où il ne devait pas : dans les temples et là où le pouvoir économique était en jeu. 4. Face au pouvoir économique Jésus est radical et il enseigne qu’il est incompatible de servir Dieu et l’argent ; son option va clairement en faveur des pauvres. 5. Face à la société patriarcale, la discrimination est inacceptable et Jésus s’entretient avec les femmes et le Royaume de Dieu a de la place pour les prostituées. 6. Face au moment crucial où il se sent abandonné sur la Croix, Jésus interpelle le Père et lui demande les raisons pour lesquelles il est confronté à ce sentiment d’abandon. 

Je ne peux pas recueillir ici toutes les réflexions de Juan José Tamayo et le détail de son argumentation, mais je reconnais, dans les traits qu’il met en avant, le Jésus que suivirent également les Réformateurs et qui les firent engager leur vie pour que chaque personne puisse rencontrer Dieu personnellement, dans la liberté de conscience, sans hiérarchies absolutistes et dominatrices, autoritaires et ne souffrant pas de remise en question.

Ce que la Réforme nous a légué a beaucoup à voir avec la base de la démocratie et avec les raisons éthiques et sociales de la construction d’un monde meilleur, comme le démontra le travail de Calvin à Genève, et comme le reflète notre culte et notre organisation dont le caractère horizontal et participatif suit les modèles du Nouveau Testament. Chaque personne a la liberté de se positionner politiquement et la responsabilité de soigner ses valeurs fondamentales, de suivre ses sources d’inspiration, de fonder ses décisions et de savoir ce qui guide son interprétation de la réalité. La fidélité à l’égard de Jésus doit nous faire réfléchir sur ce que nous en train de vivre pour valoriser les personnes en premier lieu comme sujet d’amour, sana discrimination, sans étiquettes, en ayant d’abord une vision de leurs besoins et non de leur portefeuille ou de leurs papiers.

La protection sociale, les droits sociaux et du travail, la solidarité avec les pays en voie de développement, sont des inventions de l’humanisme ou son illustration ; ils sont ce qui permet de placer par-dessus la loi de la jungle, la loi du plus fort, la loi de la compassion, de la miséricorde et de l’amour, et de la traduire en principes quotidiens. Je me profile en suivant les critères de Jésus dans ses démarches de guérison et dans se paraboles. Son modèle de soins et son modèle d’éducation, qui place les exclus de la société au centre de l’attention, le fait s’entretenir avec la samaritaine étrangère, malgré le scandale suscité chez les disciples. Nous devrions relire la parabole du Grand Festin quand nous entendons parler des critères budgétaires qui sont à l’ordre du jour.

Alfredo Abad

Le pasteur et théologien Alfredo Abad est le 1er secrétaire de la « Comision Permanente » de l’Eglise Evangélique (Réformée) Espagnole, président du Presbytère (région ecclésiastique) de Madrid et Extrémadure.