Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Credo (…) Ecclesiam

« Credo (…) Ecclesiam », une réflexion.

Rainer Sörgel, professeur à Faculté de théologie (SEUT) et coordinateur de l’atelier théologique.

Source : « Cristianismo Protestante », 3 avril 2013.

Assurément, certains étudiants récents du SEUT (Séminaire Evangélique/Réformé Uni de Théologie) se rappellent des cours relatifs aux « Credos primitifs. Ses contenus et significations ». Une des questions que nous abordions dans ces cours était celle de savoir comment comprendre la formulation du Credo dans son 3ème article : « Creo (…) Iglesia… ». Justement ces derniers jours nous sommes revenus à cette formule « Creo (…) Ecclesiam…) dans le forum hebdomadaire de l’actuelle étude online. Je me rends compte que les débats que nous avions jadis dans les classes résidentielles coïncident avec ceux d’aujourd’hui. Il y a des commentaires à caractères divers. Alors que certains considèrent, certes, que l’Eglise est davantage que la somme des ses parties (communautés locales), d’autres défendent qu’il n’y a pas de mystère supplémentaire—avec une certaine crainte de glisser vers une conception catholicisante—sinon que l’Eglise n’est pas plus que ce groupe de personnes qui se réunissent le dimanche pour célébrer le culte dans un lieu concret et à un moment déterminé. Le débat que mes étudiants ont entretenu m’a donné à penser. Pourquoi, alors que la conscience collective chrétienne des premiers siècle est parvenue à formuler sans hésitations sa « foi en l’Eglise » (le « en » n’apparaît pas dans toutes les sources), il nous apparaît aujourd’hui qu’il nous en coûte de déclarer avec une conviction franche et pleine : « Credo (…) Ecclesiam…) ? Est-il est possible qu’ici nous ne touchions pas un des symptômes, sinon une des causes, de notre actuelle crise ecclésiale ? Nous allons chercher un autre angle d’attaque pour donner suite à notre réflexion sur cette question.

En relation avec ma recherche sur Uegen Biser, je suis en train de lire ces jours son livre sur la « liberté », livre qui a pour titre : « Provocations de la liberté ». Face à la difficulté d’aborder un thème si galvaudé et stéréotypé comme celui de la « liberté », Biser établit une comparaison avec le concept de la « sagesse » dans l’Ancien Testament. Analysant les caractéristiques de la « sagesse » dans le livre des Proverbes, deux aspects sautent aux yeux : d’un côté la sagesse—qui apparaît personnifiée par l’image de la femme—est un sujet qui défend sa propre cause. La sagesse n’est un thème que l’on pourrait traiter, pour le mettre de côté et le reprendre quand on veut. La sagesse même se présente quand et comment elle veut, elle appelle, invite et insiste. Elle est provocatrice et tente de convaincre, avec les habilités séductrices propres à la femme, ceux qui passent devant elle. Surtout, la sagesse est sujet et non objet. 

D’un autre côté, une fois que quelqu’un commence à acquérir la sagesse, il ne peut jamais en être rassasié. Plus on possède de sagesse, plus on la désire et on le recherche. Jamais on ne peut la posséder de telle manière à parvenir à une totale plénitude, sans continuer à développer de l’intérêt ou à considérer sa cause comme pertinente. En partant de cette similarité, Biser établit une comparaison avec la « liberté ». Qu’est-ce qui nous provoque face à la liberté ? La liberté même ! La liberté apparaît également comme un sujet qui défend sa propre cause ; à l’égal de celui de la sagesse, il n’est pas possible d’épuiser le thème de la liberté. Il n’est pas possible de croiser les bras en pensant que nous la possédons. La liberté est bien plutôt une promesse qu’une possession, elle est davantage une puissance qu’un acte définitif. Dans un bref parcours de l’histoire du concept, Biser met en évidence l’acquis (la réussite) du christianisme. Alors que dans l’Antiquité la conscience de la liberté apparaissait encore et seulement marquée partiellement par certaines structures coactives, dans le christianisme la liberté apparaît comme désirable pour sa valeur propre. Bien que l’apôtre Paul la comprenne initialement avant tout comme liberté face à la loi mosaïque, la liberté apparaît chaque fois davantage comme caractéristique fondamentale de la réalisation humaine (Bultmann). Comprise non seulement comme « liberté de », sinon comme « liberté vers » (ou face à…), la liberté est en Christ un espace ouvert, indispensable au projet de réalisation humaine. Il s’agit donc d’une nouvelle compréhension de la liberté, entendue comme fin en soi, qui culmine dans ces paroles de l’Epîtres aux Galates 5 :1 : « Pour que nous soyons libres, Christ nous a libérés ».

En faisant référence à son anthropologie et à son ecclésiologie, Biser entend la liberté comme une possibilité d’autoréalisation humaine. La liberté est la constante provocation qui nous incite, nous bouscule et nous rappelle le potentiel de développement que comprend notre existence humaine (création) et à laquelle le Christ veut nous conduire (rédemption). La liberté est pour Biser une sortie, non une possession, une utopie plus qu’un réalisme, parce qu’elle est à la mesure de Dieu et non, comme dans d’autres projets de liberté humaine, à la mesure de l’homme. Etant un des théologiens les plus importants et fondamentaux de notre temps, Biser n’ignore évidemment pas les aspirations modernes à la liberté. Cependant, considérant la sécularisation davantage comme une conséquence que comme un ennemi du christianisme, la recherche moderne de la liberté sur le fond ne contredit pas la liberté chrétienne, sinon que la première se fusionne avec la deuxième dans l’acte fondateur d’une existence vraiment libre. 

Aurions-nous cheminé de manière trop laborieuse ? Non ! Le traité de Biser sur la liberté, s’il est lu avec une sensibilité suffisante et entre les lignes, au fond nous parle de l’Eglise, car il offre une ecclésiologie implicite, masquée. L’espace Eglise , compris comme un espace de dépassement de l’aliénation, converge avec la liberté et se trouve être fondamentalement l’espace du développement humain libre des structures coactives de la société. Mais, et c’est ce qui m’apparaît comme le plus suggestif, le penseur catholique offre une interprétation originale de l’ Ecclesia semper reformanda.

Peut-être—en suivant la problématique indiquée au début—sommes-nous tombés dans l’erreur de nous croire sujets de la réforme de l’Eglise, comme si l’Eglise était un objet à notre disposition. Avec notre bonne intention protestante, nous tendons à considérer l’Eglise comme la somme de nos projets et activités, qu’ils soient davantage sociaux ou évangélisateurs. Ou, pour reprendre une des métaphores chaque fois plus fameuses, l’Eglise apparaît comme un dinosaure que nous tentons de pousser ou de faire bouger de son site, sans beaucoup de succès parce que—pour autant que dans notre union de communautés il s’agisse d’un Micropachycephalosaurus (30 cm de longueur)—son derrière est très lourd. Nous pensons que réformer l’Eglise, ce qui est sans doute la bonne intention de tous ceux et celles qui travaille en son sein, concerne quelque chose dont nous sommes les sujets, dont nous avons l’initiative, les idées et le contrôle. C’est une perspective certainement tordue, qui va de paire avec celle selon laquelle l’Eglise nous apparaît comme possession propre. 

Cependant, en suivant Biser et le Credo chrétien, nous ne pouvons comprendre l’Ecclesia semper reformanda que dans le sens où c’est l’Eglise elle-même qui a l’initiative, où c’est l’Eglise qui est le sujet et où c’est l’Eglise qui défend sa propre cause. La confession du Credo (…) Ecclesiam devrait nous faire voir que la première et la plus importante condition de l’ Ecclesia semper reformanda est que nous ne pouvons jamais faire de l’Eglise notre possession. C’est elle qui nous tient dans son espace. De manière similaire au cas de la sagesse, la confession de la Ecclesia n’est jamais dans nos mains de manière définitive, sinon qu’elle nourrit notre foi en l’Eglise, avec la réserve qu’elle n’est pas objet de foi comme l’est le Dieu trine. 

Biser a intitulé son livre Provocations de la liberté ; en l’adaptant à notre thème, nous pouvons lire derrière ce titre : Provocations de l’Eglise. Dans l’actualité, c’est l’Eglise même, celle de notre Credo, qui veut nous provoquer, inciter et pousser. Non pas que nous réformions l’Eglise, sinon que ce soit elle qui nous réforme, à commencer par une claire confession de l’Eglise. Les premiers chrétiens ne parlaient pas de la réforme de l’Eglise, sinon qu’ils la confessaient, véritablement. Le Credo (…) Ecclesiam, qui précède historiquement le Ecclesiam semper reformanda , possède, en opposant l’existence gratuite à l’activisme, quelque chose de suprêmement consolateur qui nous permet de voir au-delà des menus conflits dominicaux et des insuffisances ecclésiales, le premier pas vers une ecclésiologie autochtone.

Rainer Sörgel, professeur à Faculté de théologie (SEUT) et coordinateur de l’atelier théologique