Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Comment expliquer la nostalgie?

Comment expliquer la nostalgie ?

Pasteur Alfredo Abad.

Source : « Cristianismo Protestante », 4 juin 2013.

J’ai assisté à une conférence du professeur Juan Martin Velasco, un des théologiens les plus reconnus sur des thèmes de spiritualité et de phénoménologie de la religion. Le plus exquis a été pour les participants d’être placés face à la perspective de sa propre expérience de Dieu, car très souvent il est plus facile de faire de la théologie à partir d’un quelconque autre support, spécialement de ceux qui relève de l’érudition, mais en faire à partir de l’expérience personnelle de la foi a été un luxe venant d’un éminent professeur retraité de presque 80 ans.

Au début de sa contribution il a utilisé une référence qui a suscité mon attention, selon Cioran, philosophe romain : « Il n’existe aucun instant dans lequel je n’ai eu conscience d’être à l’extérieur du paradis. Je ne saurais passer un « temps » dans le Paradis, ne serait-ce qu’un jour. Comment expliquer alors la nostalgie que j’en ai ? Je ne l’explique pas, elle vit en moi depuis toujours, elle était en moi avant moi. » Pour Martin Velasco, cette citation reflète très bien que nous sommes habités par le désir du divin, alors que nous sommes dans une époque où nous ressentons comme une « éclipse de Dieu », selon l’expression de Martin Biber. Il s’agit du titre de son livre qui se réfère à ce que la Parole de Dieu doit supporter de plus lourd, la Parole la plus éprouvée, utilisée.
Je me suis rappelé d’une réflexion de la Conférence des Femmes de la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse qui, réunies pour s’entretenir de spiritualité, reprenaient les paroles de la pasteure Brigitte Becker, de Zürich, disant que la spiritualité est directement liée avec ce que nous cherchons fondamentalement, avec ce que désirons vivre : « La nostalgie est le moteur qui nous pousse vers la recherche de la spiritualité. »

Cette coïncidence m’a motivé à consulter certains de ces auteurs avec plus de profondeur, parce que je crois que la question sur le fondement de notre spiritualité et de savoir comment mieux la vivre est très présente dans nos communautés protestantes. Le professeur vétéran vint à conclure sa conférence en affirmant la nécessité de reconnaître dans cette nostalgie une « présence », qui n’est pas tant là pour « être vue, sinon qu’elle est celle qui découvre en nous la capacité d’être vue. » Je me reconnais beaucoup dans cette expression, identifiant la grâce de Dieu avec ce mouvement qui opère en moi ce qu’en réalité je suis en train de chercher, et qui n’est pas contemplatif, mais actif.

C’est pourquoi la notion de la nostalgie chez ces deux auteurs, pasteure et théologien, n’est pas réductible à la mélancolie, sinon qu’elle porte en soi le désir qui me motive. La pasteure Becker signale que la caractéristique de la spiritualité est de « supporter l’ambivalence entre la recherche et le fait de rester dans le monde « provisoire ». Le professeur Martin Velasco relève que les êtres humains sont des indices de Dieu et que la tâche de la spiritualité est la reconnaissance de ces indices en nous et dans la réalité.
Comprise de cette manière, à l’aide de ces deux références, la spiritualité ne comprend pas une série de pratiques méditatives, mais plutôt une soif, une faim ; il ne s’agit pas de compenser nos excès et nos tensions, mais bien plutôt de s’ouvrir aux autres en renforçant la lucidité et la responsabilité qui véhiculent clairement le fait de prendre soin de soi et des autres, car c’est en cela que réside la rencontre avec Dieu. Il ne s’agit pas d’une vision, sinon de la nécessité même de regarder et de voir. Indubitablement cet exercice requière des pratiques renouvelées de la célébration, des temps de silence, des temps de rencontre, rien de plus éloigné des rêveries et de l’autosuggestion, rien de plus éloigné de la méditation stérile ou de la « gymnastique ésotérique ». Comme dans le cas des mystiques, la spiritualité chrétienne est immersion dans la réalité pour sa transformation qui fait ses premiers pas et balbutiements dans nos propres personnes. 

Nous cherchons et nous trouvons, peut-être parce que le chemin est suffisant quand il est orienté et lucide, motivé et soutenu, bien qu’il puisse passer par de multiples étapes entre ombres et lumières, mais déjà « habitées par une présence » (Velasco) qui ne cesse de nous interroger, de nous rencontrer, dans les joies et les peines de notre rencontre auprès des autres.

Alfredo Abad, pasteur et théologien, 1er secrétaire de la Commission Permanente de l’Eglise Evangélique/Réformée Espagnole