Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Apports théologiques espagnols

Source : Lupa protestante, 17 janvier 2018, Maximo Garcia Ruizin

Quant aux carences, elles sont dues, en partie, à des problèmes de méthode d’une part, et d’autre part au manque d’implication dans la société civile, pour ne pas ajouter un troisième élément, que l’on pourrait qualifier de paresse intellectuelle ; une paresse qui rend difficile l’accès à une formation rigoureuse, qui se déguise en titres pseudo-charismatiques : prophétisme, révélations personnelles, particularismes locaux, etc. Par contre, ils abondent, ah ça oui, les apologètes défenseurs de l’orthodoxie (leur orthodoxie particulière) avec une attitude de permanente confrontation avec les autres traditions chrétiennes.

Le protestantisme en Espagne a des narrateurs, des historiens, des moralistes professionnels, d’illustres apologètes, d’éloquents prédicateurs, mais peu de théologiens au sens profond et ample du terme ; des théologiens qui réfléchissent aux changements et aux demandes sociales à la lumière du message de la Bible ; des théologiens capables de contextualiser ce message en proposant des réponses adéquates aux demandes de la société contemporaine. Pour les avoir, nous les avons, même s’ils sont peu nombreux, mais leurs voix ne rencontrent pas suffisamment d’échos par manque de plates-formes adéquates.

D’autres, désignés comme théologiens, optent pour une traduction ou une simple adaptation de paradigmes anciens ou de réflexions caduques du passé qui n’apportent rien aux chrétiens contemporains. Il y a ceux qui se limitent à faire part d’une réflexion abstraite sur des textes utilisés hors de leur contexte, en dehors de l’intérêt de leurs lecteurs. Apprentis en théologie, arrivistes en de trop nombreuses occasions, auto-définis comme tels sans la minime formation qui, face à la réalité sociale dans laquelle nous sommes, enfermés dans leur tour d’ivoire, convaincus de disposer d’un canal de communication direct avec Dieu qui les dispense d’un quelconque effort, arborent un catalogue de réponses poussiéreuses, pour des questions que plus personne ne formule aujourd’hui. 

Les uns et les autres non seulement vivent déconnectés de la réalité, mais ils ont une véritable peur de lire la Bible avec une ouverture d’esprit ; ils l’utilisent comme talisman. Ils refusent de la lire avec des yeux critiques et un regard d’analyse, recherchant la direction de l’Esprit Saint en vue d’être en face de la Parole de Dieu qui les met au défi de comprendre et de placer le message dans son contexte. Et si quelqu’un se risque à rechercher dans les mystères de la Révélation librement, sans peur, avec rigueur intellectuelle, il peut être sûr qu’il aura à faire avec un de ces gourous autoproclamés défenseurs de la foi qui, sans doute, censurera l’initiative, attaquant chacun, selon son jugement, de déviance hérétique.

La théo-logie, comme science qui s’occupe d’étudier les Saintes Ecritures, au même titre que les sciences humaines, sociales et naturelles, nous aide à comprendre d’où nous venons et la société dans laquelle nous vivons et, en définitive, nous permet de nous approcher de Dieu. En réalité, ce sont des sciences complémentaires entre elles. Différentes dans leurs méthodes, dans les moyens dont elles se servent pour dégager des conclusions qui, par ailleurs, doivent se relier les unes aux autres pour avoir de la consistance et accéder à un sens commun.

L’Eglise chrétienne n’aurait pas subsisté si elle n’avait pas été capable de se rendre adéquate au contexte. Bien que, certainement, elle ne l’ait pas toujours fait avec une diligence et une efficacité suffisantes, seuls ceux qui se risquent à faire des erreurs sont capables de contribuer au développement de l’humanité. Paul, acteur d’un changement de paradigme théologique, poussa les apôtres à sortir de leur enfermement social pour s’incorporer dans le monde des Gentils. Ni Paul, ni Jacques, ni le reste des témoins n’avaient prévu de sortir des synagogues et d’avoir à s’adapter au monde romain. Pour cela ils durent forcer l’orthodoxie juive à s’ouvrir à une culture universelle comme l’était celle du monde romano-hellénistique.

Postérieurement, les Pères de l’Eglise, théologiens d’une nouvelle dimension, formés dans la pensée des philosophes Grecs, surent profiter de la culture ambiante pour transformer les petites communautés en Eglises patriarcales, en adoptant, dans une bonne mesure, le modèle civil de l’Empire romain. Plus tard, et face à la réalité d’une Eglise universelle, il fut précieux de pouvoir compter sur des théologiens capables de donner forme aux conciles œcuméniques et de définir de nouvelles doctrines qui, d’une manière naissante, étaient contenues dans les Ecritures (par ex. la doctrine de la Trinité que l’Eglise maintient comme un de ses fondements).

Quand l’Eglise fut contaminée à l’excès par sa collusion avec l’Empire et qu’elle dévia tant au plan doctrinal qu’au plan spirituel, les théologiens se retirèrent dans les monastères, à partir de ceux qui maintinrent la flamme de la réflexion théologique. Ainsi donc avec la Réforme magistrale, d’une part, et avec la Réforme radicale, d’autre part, les théologiens ne se conformèrent point aux eaux troubles de la théologie médiévale, soumise au contrôle du système dominant (Eglise+Empire), mais ils firent des apports théologico-sociaux en mesure de transformer la société. Les théologiens du Concile de Trente et de la Contre Réforme le tentèrent également avec un succès moindre ; leur erreur fut de ne regarder qu’à l’intérieur de leur propre système, oubliant la réalité extérieure.

Ainsi en est-il advenu avec les différentes phases que l’Eglise a traversées. Des théologiens qui sachent comprendre les signes des temps et proposer des réponses valides aux questions changeantes de la société avec des apports théologiques contextualisés ont été et sont toujours nécessaires. Mais cela s’obtient uniquement dans un climat de liberté, sans peur d’avoir à affronter ses propres découvertes, même un contre-système, avant-gardistes, ou même libérales . La vérité n’a pas besoin de défenseurs, seulement de chercheurs sans crainte. Il ne s’agit pas d’être conservateurs, libéraux ou originaux, mais seulement honnêtes.

Il y a des thèmes brûlants d’actualité, qui affectent les hommes et les femmes que nous croisons sur notre route, comme la pauvreté dans de nombreux secteurs, et pas seulement du dénommé « Tiers-monde », qui n’est pas excessivement éloigné de nous, mais que l’on peut rencontrer dans nos villes, alors que certains, les moins nombreux, accaparent toujours plus de richesses. Il en résulte un lancinant déplacement de grandes masses de personnes qui, rejetées d’une manière inhumaine, recherchent une vie meilleure ou simplement un refuge dans le dénommé Premier Monde, fuyant la faim, les guerres et les persécutions, l’exclusion sociale pour des raisons variées.

La violence de genre prévalant en ce XXIe siècle est une honte, l’abus des mineurs, la discrimination de la femme, dans une société dont les références sont autant celles de l’héritage biblique que de la Déclaration Universelle des Droits de l’être humain. Ce sont des problèmes auxquels il faut prêter attention. Face à ces signes négatifs de notre temps, à quoi les théologiens protestants se consacrent-t-ils (à quoi nous consacrons-nous) ? A sauver ce qui peut être sauvé ; à des élucubrations sur l’étendue de la doctrine calviniste ; à discuter sur la question de savoir si les femmes occupent des postes à responsabilité dans l’Eglise ; à condamner celles et ceux qui s’identifient au collectif LGTB et défendent une ecclésiologie inclusive ; à enquêter sur des auteurs qui sortent des chemins battus, en les qualifiant négativement de « libéraux » et en les critiquant publiquement dans certains médias d’une manière complètement déplaisante, ce qui relève d’un état d’esprit étroit et inquisitorial ; à « réfléchir » d’une manière non-critique, ou regarder vers l’autre bord concernant la politique, la corruption et l’injustice sociale, nous faisant complices du pouvoir établi ; à proposer, en résumé, une spiritualité ultra-mondaine, déracinée du monde réel.

La mission la plus pertinente de la théologie est d’examiner plus profondément les problèmes qui touchent les êtres humains. Pour le chrétien dont l’identité est, avant tout, de suivre le Christ, la tâche le plus urgente est de s’approprier les inquiétudes et les préoccupations de son prochain, ainsi que de contribuer positivement à construire une société plus juste et équilibrée, approfondissant les valeurs de l’Evangile comme la solidarité, la justice sociale, la tolérance, la miséricorde à l’égard des ennemis, la générosité à l’égard de tous et l’amour fraternel envers l’ensemble de l’humanité.

Maximo Garcia Ruiz est diplômé en théologie, ainsi qu’en sociologie, docteur en théologie ; professeur de sociologie et des religions comparées au Séminaire UEBE et professeur invité dans d’autres institutions académiques. Pendant de nombreuses années, il fut président du Conseil Evangélique (Protestant) de Madrid et membre de l’Association des théologiens « Jean XXIII ».