Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

La spiritualité en temps de contagion

Source : Lupa protestante, 19 mai 2020, Juan Pablo Espinosa Arce

Temps de préoccupation

Nous traversons un temps de préoccupation, de soins, de soins de nous-mêmes et de soins en commun avec les autres. L’irruption du virus COVID-19, appelé communément « Coronavirus », nous affecte tous d’une manière ou d’une autre. « Être affecté/e » est une expression intéressante qui indique que quelque chose nous frappe, nous importe, nous concerne. Le virus en expansion nous affecte, nous fragilise, nous rappelle que nous sommes vulnérables. Le philosophe Karl Jasper parle de « situations limites », c’est-à-dire de toutes ces choses qui font que l’être humain se rappelle sa précarité et sa vulnérabilité : l’infirmité, la douleur, l’échec, la mort. A partir de cela, me vient la question de savoir comment penser la spiritualité en un temps de contagion.  Que dit l’expérience spirituelle au regard de la contagion et que nous rapporte celle-ci quant à notre compréhension de la spiritualité ?

La spiritualité est une recherche humaine

Le psychiatre chilien Sergio Canals dans son œuvre « Le pouvoir de la caresse » définit la spiritualité comme une attitude de recherche propre à l’être humain qui affronte la réalité. Jasper, pour sa part, lie les situations limites avec ces recherches plus profondes et commente que la raison technique, les recherches du progrès économique, social, politique, quantitatif, ont « privé » l’être humain de cette dimension plus profonde qui est la spiritualité.

Mais, et ici apparaît quelque chose d’intéressant, car nous pouvons observer que cette époque actuelle nous a démontré que les logiques de l’excès de l’accumulation, du culte du dieu argent ou des tentations du pouvoir ne sont aucunement efficaces au moment d’affronter un virus. Nous avons insisté sur ce que nous disions précédemment : le virus nous rappelle – comme un fantôme de Dickens – que nous sommes vulnérables, que nous sommes malades, que nous sommes dans des situations de précarité. Je pense aussi que pendant ces jours de quarantaine, le fait de ne pas pouvoir sortir des maisons, de ne pas avoir les routines quotidiennes normales nous rappellent qu’il y a beaucoup de gens qui vivent toute l’année dans la précarité. Peut-être ce temps est-il aussi une invitation à comprendre que la spiritualité en temps de crise sanitaire est un rappel que nous sommes poussière, que nous sommes fragiles (cf. Gn 3). De quelles formes de spiritualité disposons-nous, qui peuvent nous aider non seulement en temps de pandémie, mais aussi pour la suite de la vie ? La prière, la méditation, la contemplation, le silence, la quiétude, la recherche de la sérénité, la solitude, le vivre ensemble en famille à la maison, la capacité de nous étonner, la réflexion face à ce qui semble être des petites choses, l’accueil bienfaisant de l’autre, le soin de soi et le soin de l’autre.

Avec ces propositions nous nous rendons compte que la spiritualité est un retour à l’origine, à la matrice, au foyer. Curieusement l’injonction de ces derniers jours est : RESTE CHEZ TOI, ce qui peut être entendu comme la récupération de la spiritualité de l’origine. Le philosophe chilien Humberto Giannini dit que dans la maison et notre présence en elle est une disposition spirituelle de telle manière que lorsque nous entrons en elle nous retournons à la sécurité de l’utérus maternel. La maison est un espace protégé, où nous trouvons le soin face à la crise. La maison manifeste un sens des responsabilités pour ceux qui nous sont proches. Si on se soigne on peut soigner les autres et ainsi nous nous soignons entre tous. C’est déjà de la spiritualité.

D’une certaine manière ce virus nous pousse à revenir à l’origine, à rencontrer l’autre et à pratiquer une activité aussi basique que la conversation. Giannini définit la conversation comme un type d’accueil, comme un mode d’être hospitalier. Dans la conversation nous sommes des êtres véritablement humains : Comment vas-tu ? Comment te sens-tu ? Que penses-tu ? Que rêves-tu ? qu’espères-tu ? De quoi as-tu besoin ? Que crains-tu ? Avec la spiritualité de la maison, de la conversation et au milieu d’un temps de contagion, nous récupérons l’humanité, cette humanité qui est menacée et qui commence à être consciente de sa précarité.

La spiritualité de la maison

La spiritualité dans les temps de contagion est une spiritualité de la maison, de la conversion, de l’humanité menacée. Avec cela nous revenons à Canals : « Il se fonde une éthique de la responsabilité pour moi-même et pour les autres comme communauté de personnes, infinie et sacrée ». Signalons finalement quelques caractéristiques de cette spiritualité que nous avons tenté de résumer :

– Aujourd’hui est le temps où nous séparer est la meilleure manière de nous unir.

– Où rester à la maison manifeste le sens commun, qui est le moins commun des chemins.

– Où le soin pour soi et pour les autres reflète notre responsabilité citoyenne et transcendantale.

– Où aujourd’hui l’heure est de joindre.

– L’empathie et la responsabilité apparaissent comme des fondements de notre spiritualité.

Nous avons vu que la spiritualité ne se réduit pas à une simple question religieuse ou confessionnelle, mais qu’elle est une forme authentique d’être des êtres humains authentiques.

Juan Pablo Espinosa Arce est Chilien, éducateur et théologien, professeur à la Faculté de théologie de l’Université pontificale du Chili et à l’Université Alberto Hurtado.