Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Christ Roi

Source : « Protestantes », No 3, 2019

Alfredo Abad, pasteur, président de la Commission Permanente

Lorsque je me situe face à la fête liturgique du « Christ Roi », mes premières réactions sont doubles : d’une part l’anecdote d’une formation de catéchèse et d’autre part le souvenir d’un mouvement traditionaliste catholique. Pour la première, dans une séance de catéchisme sur le Notre Père un des jeunes me proposa qu’au lieu de dire « que ton Règne vienne », peut-être devrions nous dire : « que ta république vienne ». Le deuxième souvenir, de néfaste mémoire, répond au cri phalangiste « Viva Cristo Rey ! ».

Ces images, encore si distinctes, correspondent à la même erreur fatale, celle d’assimiler la royauté du Christ au pouvoir temporel. Historiquement on reconnaît cette fête comme ayant été instituée par le pape Pie XI en 1925, avec l’encyclique « Quas Primas » où il s’oppose ouvertement à la laïcité. Postérieurement, Vatican II corrige cette posture en changeant cette fête pour celle du Royaume universel du Christ, l’établissant du dernier dimanche du mois d’octobre au dernier dimanche de l’année et, selon également des papes plus récents, en signalant qu’il s’agit d’une fête qui met en valeur le service et non pas le pouvoir.

Dans des calendriers liturgiques protestants, comme en Allemagne, on reprend la « Fête du Christ », en respectant cet intérêt de Vatican II selon le calendrier œcuménique, pour désigner la seigneurie du Christ, non pas comme une interprétation politique, mais comme un office dirigé vers la réconciliation. De fait les textes bibliques qui illustrent cette festivité liturgique vont dans ce sens, comme en Colossiens 1 : 11-20.

Jean Calvin, dans son commentaire sur l’épître aux Hébreux, indique que la ressemblance du Fils avec le Père a pour objet d’édifier notre foi et de nous enseigner que Dieu s’est manifesté dans la personne du Christ. Ainsi l’incompréhensible de Dieu nous a été manifesté, par la foi et l’expérience, dans la connaissance du Christ. Le Fils est la lumière véritable qui s’oppose aux ténèbres. Également Jürgen Moltman affirme expressément que la relation au sein de la Trinité n’est pas monarchique/hiérarchique, mais communautaire et que c’est selon cette lumière que doit s’orienter notre forme de gouvernement et notre expérience dans l’Eglise.

Ces deux références (Colossiens, Hébreux) servent à signaler que, qu’il s’agisse d’expressions de l’Ancien Testament comme du Nouveau Testament, ou dans l’institution de la fête par Pie XI et ses successives interprétations, ce qui est en jeu en désignant les ministères du Christ c’est leur traduction dans le rôle de l’Eglise et dans la société. Dans les textes bibliques il faut prendre en compte l’interaction entre les trois ministères du Christ : sacerdotal, royal et prophétique. La séparation d’un des trois des deux autres réduit les dimensions de la mission du Christ et les conforme à des intérêts idéologiques sous-jacents. Ce qui est clair chez Jérémie, par exemple, est la relation entre royauté et justice : « Jahvé, notre justice » (Jérémie 23 : 6), dans une compréhension qui écarte la menace et la crainte. C’est une justice qui rétablit la dignité, sans effrayer ni disperser, au contraire des traductions intégristes et fascistes du ministère royal du Christ.

En deuxième lieu, la relation que Christ entretient avec ce titre est singulière. Le texte de Luc 23, mais également chez Matthieu, le situe dans la confrontation entre le pouvoir romain et le pour (il manque un mot ?) religieux du Temple dans la crucifixion. La relation est paradoxale, étant entendu que c’est un titre qui mène à la crucifixion. Notre roi est un Dieu crucifié, avec toute l’implication théologique relativement à la rédemption, le pardon et l’engagement auprès des personnes. Mais c’est le même Christ qui, en réponse à Pilate, dit : « Mon Règne n’est pas de ce monde » et « Tu dis, toi, que je suis roi » (Jean 18). Pour le Christ la royauté n’a pas de commune mesure avec la conquête et la gloire terrestre, mais avec le service et l’engagement auprès de l’être humain. Il n’y a rien de plus éloigné de ce ministère du Christ que le désir ou la nostalgie de certaines époques de la chrétienté tant dommageables pour le témoignage chrétien.

Tout ce que l’imaginaire de notre langage relie à la royauté et au modèle monarchique s’écarte d’une compréhension de la fête du Christ qui prétend souligner son ministère. Il faudrait relire l’Ecclésiaste, avec sa critique des excès et de l’arbitraire du roi, pour séparer cet imaginaire de ce que montre l’image biblique. Au contraire, le Royaume de Dieu et ses implications dans le ministère du Christ sont directement mis en relation avec le service et la « négation » de soi (la « Kénose » de Philippiens 2) en faveur de la réconciliation, du rachat des êtres humains et le rétablissement d’une dignité pleine pour les personnes. Le Royaume de Dieu ne prétend pas établir des sujets, ni des médiations terrestres absolutistes, mais  relever des personnes responsables et des communautés gouvernées par les valeurs de l’Evangile. Le Royaume de Dieu est là où une personne est aimée et acceptée pour elle-même (Ducqoc).

Célébrer aujourd’hui la royauté du Christ, c’est prendre pleinement en compte la parabole de Matthieu 25, son engagement pour l’humanité. Comme le signale Calvin, la ressemblance du Christ avec Dieu et sa souveraineté est son identification avec l’humanité pour le donner à connaître dans le ministère de réconciliation qu’il représente. Assumer par conséquent le Royaume de Dieu et la royauté du Christ, c’est s’engager en vue de la transformation de la réalité en étant proche de tout être humain et vivre cette relation paradoxale dans laquelle la « négation » de soi est la proximité avec ce qui est le plus humain, identification et salut. 

Le Seigneur ressuscité domine l’histoire, mais pour nous expliquer le sens profond, sa sagesse, et non pas pour traduire en pouvoirs terrestres médiatisés les intérêts particuliers des institutions et des idéologies. La souveraineté de Dieu et le Royaume du Christ comme roi est un service et un engagement dans la proclamation de l’Evangile par l’autorité de la Parole de Dieu.