Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Protestantisme espagnol: compte rendu historique et structuration actuelle (deuxième partie)

Source : Mariano Blasquez, secrétaire exécutif de la FEREDE
(Fédération des Entités Religieuses Protestantes en Espagne)

Ce travail a été publié dans le livre de Ricardo Garcia Marcos et Marcos Gonzalez Sanchez (Coords), « Application et évolution de l’Accord entre l’Etat espagnol et la FEREDE », Fondation universitaire espagnole, Madrid, 2008.

Note du traducteur : nous renonçons pour des raisons de commodité à donner les notes en bas de page de cet article qui, par lui-même, est suffisamment clair. Cet article est publié dans son intégralité en plusieurs étapes à partir du No 356.

  1. Réorganisation du protestantisme espagnol au XIXe siècle et au début du XXe siècle

Le début de l’institutionnalisation du protestantisme

A partir du premier tiers du XIXe siècle commence une période désignée par les historiens comme celle de « La deuxième réforme en Espagne », où se met en place un établissement formel et un développement des Eglises et de leurs institutions protestantes qui se sont poursuivis à travers les avatars de l’histoire jusqu’à nos jours. La réorganisation institutionnelle du protestantisme se voit favorisée par la confluence de trois vecteurs :

  1. Le premier, qui est primordial, concerne l’accroissement de la tolérance envers les étrangers non-catholiques résidents en Espagne. En 1831, Ferdinand VII autorise la construction de cimetières civils pour les protestants étrangers. « …que l’on observe les formalités prévues à savoir : que l’on ferme avec du pisé, sans église, chapelle ni autre signe de temple, ni culte publique ou privé, se mettant d’accord avec les autorités locales » (Ordre royal de Ferdinand VII du 13 novembre 1831).
  2. Le deuxième concerne l’arrivée de l’étranger de missionnaires et d’Espagnols protestants pour étudier sur le terrain et mettre en route les tâches de réorganisation du protestantisme espagnol. Les noms suivants méritent d’être cités : Roberto Chapman, Guillermo Rule et George Alexander, ainsi que les Espagnols Juan Calderon et Francisco de Paula Ruet.
  3. Le troisième concerne le comportement des protestants espagnols qui, depuis la clandestinité et unissant leurs efforts à ceux de leurs prédécesseurs, donnèrent lieu de fait à l’organisation des premières Eglises protestantes espagnoles. L’historien Gabino Fernandez signale la ville de Cadiz en l’an 1838 comme lieu et date de la première Eglise protestante espagnole, fondée par Guillermo H. Rule qui, malgré son expulsion d’Espagne, poursuivit son travail de conseil par courrier postal.

                La récupération de l’héritage historique de la Réforme espagnole    

                du XVIe siècle

La tâche d’apostolat se voit complétée par l’effort littéraire, spécialement remarquable par le travail de Luis Usoz y Rio qui, bénéficiant de l’appui de collaborateurs espagnols et étrangers, récupère dans divers pays européens des textes d’écrivains espagnols des XVIe et XVIIe siècles et les publie dans la collection « Réformateurs anciens espagnols ». A sa mort en 1865, il lègue cette œuvre à la Bibliothèque nationale, avec sa bibliothèque personnelle contenant plus de 10 000 volumes, où abondent manuscrits, incunables et livres rares.

                      L’intolérance constitutionnelle

Les constitutions et les projets constitutionnels du XIXe siècle présentent des différences selon qu’ils se rattachent au courant conservateur ou au courant libéral, mais ils démontrent très peu d’avance en matière religieuse, avec une prédominance pour le binôme composé de confessionnalité catholique et d’intolérance à l’égard des autres religions ou confessions. Citons quelques exemples : 

Statut de Bayona de 1808, Art.1- La Religion Catholique, Apostolique et Romaine, en Espagne et dans toutes les possessions espagnoles, sera la religion du Roi et de la Nation, et aucune autre ne sera permise.

Constitution de 1812, Art. 12- La religion de la Nation espagnole est et sera perpétuellement la Catholique, Apostolique et Romaine, unique et vraie. La nation la protège par des lois sages et justes et interdit l’exercice d’une quelconque autre.

Constitution de 1837, Art. 11- La nation s’oblige à maintenir le culte et les ministres de la Religion Catholique, qui est celle que professent les Espagnols.
Cette constitution ne mentionne explicitement ni la confessionnalité ni l’intolérance, mais le régime qu’elle fonda fut, dans la religion, confessionnel et intolérant,  même si elle reconnaît l’existence des autres confessions. En 1945, le Gouvernement Narvaez approuva les bases pour une Convention avec le Saint Siège  (qui ne fut pas ratifiée) par lesquelles on proclame la confessionnalité catholique à l’exclusion d’un quelconque autre culte.

Constitution de 1845, Art. 11- La religion de la nation espagnole est la Catholique, Apostolique et Romaine. L’Etat s’oblige à maintenir le culte et ses ministres.
Cette constitution également peut être qualifiée de confessionnelle et d’intolérante en matière  religieuse. Pendant sa mise en vigueur on approuve le Concordat avec le Saint Siège de 1851qui signalait dans article 1 que «  La Religion Catholique, Apostolique et Romaine, excluant tout autre culte, continue à être l’unique de la nation espagnole et sera toujours maintenue sur les territoires catholiques, avec tous les droits et les prérogatives dont on doit jouir selon la Loi de Dieu et les dispositions
des Canons sacrés. »

                     L’intervention internationale

Le processus d’établissement des Eglises protestantes ne passa pas inaperçu pour les autorités et rapidement des mesures d’expulsion furent adoptées pour les étrangers et on exerça des pressions sur les pasteurs et les responsables des Eglises espagnoles.

J’ai été condamné à neuf ans de prison. Avant que cette lettre ne parvienne dans vos mains je serai enterré dans ce cloaque immonde ; ceux de Malaga ont été condamnés à une peine équivalente et Alhama et Trigo à 7 ans de prison
(lettre de Manuel Matamoros du 20 mai 1863, trois ans avant sa mort en exil).

La pression de l’Alliance Evangélique Européenne et de la part de personnalités d’autres pays permit de freiner la répression active et conduisit la reine Isabel II à commuer la peine de prison en bannissement pour Manuel Matamoros et ses compagnons.

                   Les six années démocratiques- 1868-1874 (la révolution de 1868 et la première république- 1873)

A travers la révolution de 1868, la situation des protestants s’améliora notablement.

Etes-vous de ceux qui furent condamnés à Grenade parce que l’on disait qu’ils n’étaient pas de bons chrétiens ? Soyez les bienvenus. A partir d’aujourd’hui il y aura la liberté religieuse dans notre patrie, une vraie liberté, et la fin de la tyrannie. Chaque homme sera maître de sa conscience et pourra professer la foi de son choix. Vous pouvez revenir dans votre pays par le premier train, vous êtes libres d’entrer en Espagne avec la bible sous le bras ainsi que de prêcher les doctrines qui y sont contenues (paroles du général Prim, annotées en 1868 par Juan Bautista Cabrera dans son journal). 

Peu de temps après, le Gouvernement provisoire octroya la liberté de culte en 1868. La tolérance à l’égard des protestants étrangers a été décisive dans la reconnaissance pour la première fois par un texte constitutionnel de la liberté religieuse en Espagne, ainsi que l’acceptation de la dissidence religieuse des propres Espagnols.

Les instances constituantes, en approuvant la constitution de 1868, garantirent la liberté religieuse de la façon ci-après exprimée :

La nation s’oblige à maintenir le culte et les ministres de la Religion Catholique. L’exercice public ou privé d’un quelconque autre culte est garanti à tous les étrangers résidant en Espagne, sans autres limitations que les règles universelles de la morale et du droit. Si certains Espagnols professent une autre religion que la catholique, cela leur est applicable au même titre (Art. 21 de la Constitution de 1869).

Dans cette période furent fondés publiquement des églises, des écoles, des périodiques, des maisons d’édition, des hôpitaux, des homes pour personnes âgées et des orphelinats. Dans les écoles protestantes les dernières méthodes pédagogiques européennes furent appliquées, avec un enseignement pluriel et mixte selon la libre Institution d’enseignement.

Ce n’est pas le pire qu’on enseigne une série de cours, par exemple l’histoire ecclésiastique ou l’histoire universelle d’une manière franchement hostile à notre Eglise protestante…La méthode suivie dans les centres espagnols est franchement insensée, car on n’enseigne pas les divers cours d’une manière simultanée, procédant ensuite en chacun d’eux au développement des élèves, passant du plus facile au plus difficile, mais on les enseigne à la suite…L’élève de neuf ans commence à apprendre le latin, ainsi tous les jours durant trois années, passe ses examens et c’est fini…A la fin de chaque cours on examine cinq ou six matières et on considère que l’étude de celles-ci est terminée (Federico Fliedner 1903).

Lorsque nous avons commencé à établir nos écoles, il nous manquait absolument tous les livres scolaires. Il n’y a pas le moindre fascicule qui ne contienne pas un Ave Maria ou une prière à un quelconque saint. Il n’y a pas un livre d’histoire qui ne présente pas Philippe II, qui persécuta l’Eglise de Dieu, comme défenseur de la foi. Y compris dans les livres de géographie se trouvent des lignes signalant des pays hérétiques : l’Angleterre, la Hollande, la Prusse. De tels livres ne vont pas pour nos enfants. Alors maintenant, conjointement avec notre librairie, nous avançons, en éditant selon ce que nous permettaient nos moyens et le temps, un livre après l’autre (Federico Fliedner, 1874).

Des efforts furent consentis sur d’autres plans à caractère social comme dans le cas de l’action du pasteur Antonio Carrasco, un ami de Castelar qui, comme vice-président de la Société pour l’abolition de l’esclavage, travailla efficacement avec d’autres protestants pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies espagnoles de Puerto Rico et de Cuba. Les lieux où s’implantèrent en majeur partie des Eglises protestantes furent l’Andalousie, la Catalogne, les Baléares et la Galice.

               La Restauration (1875-1931)

La Constitution de 1876 réduit la liberté religieuse pendant les six ans (1868-1874) à la simple tolérance privée.

La Religion Catholique, Apostolique et Romaine est celle de l’Etat. La nation s’oblige à maintenir le culte et ses ministres. Personne ne sera inquiété sur le territoire espagnol pour ses convictions religieuses, ni pour l’exercice du culte respectif, sauf le respect dû à la moralité chrétienne. Il ne sera pas permis cependant d’autres cérémonies ni manifestations publiques autres que celles de la religion de l’Etat (Art. 11 de la Constitution de 1876).

Les Eglises protestantes, malgré le retour des empêchements historiques, poursuivent le développement de leurs institutions religieuses et sociales bien que sous une forme plus modérée.

Tous ceux qui en Espagne désirent être honorés par eux-mêmes et fidèles à la pensée qui se détache de la religion officielle, connaissent bien le très grand nombre de contraintes et de chicanes que les lois et les autorités mettent sur le chemin. Le dissident espagnol a seulement le droit d’être toléré, et bien des fois cette parole, qui est déjà offensive, est considérée dans la pratique pour moins que ce qu’elle vaut. Il arrive des moments où le dissident espagnol n’est même pas toléré. On lui met les bâtons dans les roues pour se marier civilement ; au service militaire on l’oblige à des actes contraires à sa conscience et on le juge s’il résiste ; à la mort de ses proches, l’Eglise lui dispute les restes de ceux-ci ou, s’il en convient, on lui refuse une sépulture dans l’unique cimetière de la localité (page de garde du journal « El socialista », 15 mai 1917).

Nonobstant, les protestants ne cèdent pas dans leur lutte pour la liberté religieuse et organisent en 1910 une Campagne de meetings et de collectes de signatures en faveur de la liberté religieuse et de culte. Le résultat est que l’on recueille plus 150000 signatures qui sont envoyées au Gouvernement. Peu après, Canalejas autorise que les églises puissent être identifiées par des écriteaux extérieurs.

               La deuxième République (1831-1936)

Au titre du régime égalitaire et de la liberté religieuse proclamée (non sans certaines restrictions) dans la République, les protestants espagnols vécurent une période d’une certaine stabilité et de croissance de leurs communautés.

Constitution républicaine de 1931, Art. 3 – L’Etat espagnol n’a pas de religion officielle.

Art 14 – Il est de la compétence exclusive de l’Etat espagnol de mettre en vigueur les différentes matières de la législation :…2. Relation entre les Eglises et l’Etat ainsi que le régime de cultes…

Art 25 – Ne peuvent être un fondement d’un privilège juridique : la nature, la filiation, le sexe, la classe sociale, la richesse, les idées politiques, les croyances religieuses. L’Etat ne reconnaît pas les distinctions ni les titres nobiliaires.

Art 26 – Toutes les confessions religieuses seront reconnues comme Associations soumises à une loi spéciale. L’Etat, les religions, les provinces et les municipalités ne maintiendront, ni ne favoriseront, ni n’aideront économiquement les Eglises, les Associations et les Institutions religieuses. Une loi spéciale régulera dans un délai maximal de deux ans la cessation du budget du clergé. Sont dissous les Ordres religieux qui statutairement imposent en plus des votes canoniques l’obéissance à une autorité distincte de celle légitime de l’Etat. Leurs biens seront nationalisés et affectés aux fins de bénéfices et d’enseignements. Les autres Ordres religieux seront soumis à une loi spéciale votée par le Parlement constituant et ajustée selon les bases suivantes :

  1. Dissolution de ceux qui par leurs activités constituent un danger pour la sécurité de l’Etat
  2. Inscription de ceux qui doivent subsister dans un registre spécial dépendant du Ministère de la justice
  3. Incapacité d’acquérir ou de conserver, par soi-même ou par personne interposée, plus de biens que ceux qui sont préalablement justifiés, destinés au logement ou à l’accomplissement de fins privatives
  4. Prohibition de mettre en œuvre une industrie, d’exercer du commerce ou l’enseignement
  5. Soumission à toutes les lois tributaires dans le pays
  6. Obligation de rendre chaque année les comptes à l’Etat de l’utilisation des biens en accord avec les fins de l’Association. Les biens des Ordres religieux pourront être nationalisés.

Art 27 – La liberté religieuse et le droit de professer et de pratiquer librement une quelconque religion sont garantis sur le territoire espagnol, sauf le respect dû aux exigences de la morale publique. Les cimetières seront soumis à la juridiction civile. Il ne pourra pas y avoir des séparations pour des motifs religieux. Toutes les confessions pourront exercer leurs cultes d’une manière privée. Les manifestations publiques liées au culte devront être, dans chaque cas, autorisées par le Gouvernement. Personne ne sera contraint à déclarer officiellement ses croyances religieuses. La condition religieuse ne constituera pas une circonstance pouvant modifier la personnalité civile ou politique, sauf ce qui est disposé dans cette Constitution pour la nomination du Président de la République et assumer la charge de Président du Conseil des ministres.

Suite dans le prochain No 358 :

  1. Les protestants pendant le régime du général Franco

Etape d’intolérance (depuis la fin de la guerre civile jusqu’en 1966)

Les difficultés ajoutées après la guerre (1936-1939)