Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Manuel Matamoros, une figure du protestantisme espagnol

Manuel Matamoros, mort il y a 151 ans

Le 31 août 2017, il y aura 151 ans que Manuel Matamoros est mort à cause de l’intolérance et de la persécution. C’est une figure du protestantiame espagnol. Avec d’autres, il paya de sa vie son refus d’adhérer aux dogmes de l’Eglise catholique, unique religion reconnue sous le Règne d’Isabel II. Les archives de l’Eglise Evangélique (Réformée) Espagnole remettent en lumière cette mémoire si importante afin qu’elle ne disparaisse pas.

Suite à un article sur Matamoros publié dans l’EdM 352, “M. Matamoros et les libertés en Espagne”, de Manuel de Leon, nous publions ici l’article de José Luis Fernandez, qui sera un bon complément mettant en valeur les étapes historiques de la vie de Matamoros et notamment le contexte politique. L’auteur exprime sa reconnaissance à Margaritas Cobos et Manuel Carreño; elle, pour avoir traduit le document anglais faisant état du travail de l’Alliance Evangélique qui a tout mis en oeuvre pour que Matamoros, Manuel Triogo Antonio Carrasco et d’autres sortent de prison; lui, pour avoir amélioré une photo qui était détériorée.    

1. Arrestation et détention

A 7h. du matin le 9 octobre 1860 la police entre dans la maison de Manuel Matamoros pour faire une enquête dans le but de trouver des documents démontrant qu’il faisait du prosélytisme pour une religion distincte de la religion catholique, apostolique et romaine. Plusieurs jours avant, des gardes civiles et des policiers d’un commissariat avaient fouillé le domicile de José Alhama, à Grenade, et avaient trouvé des lettres compromettantes remises par Manuel Matamoros, résidant à Barcelone.

Matamoros n’était pas quelqu’un d’insensé; au contraire, il se comportait toujours avec prudence: ceux qui souhaitaient se convertir à l’Evangile devaient le notifier par écrit, dater et signer le document pour éviter des trahisons. Quand ils écrivaient de la correspondance, ils devaient signer avec un mot de passe pour prévernir une mauvaise surprise. Si Matamoros recevait un paquet de livres, il ne permettait pas qu’ils soient répartis au hasard, ni ne tolérait qu’on les laissât au pied des portes…, ni non plus qu’ils abordent des sujets inconnus, mais qu’on les introduisent dans chaque communauté où tout le monde se connaissait. Malgré toutes ces précautions, Matamoros ne put éviter d’être arrêté.

Depuis sa prison de Barcelone, Manuel Matamoros écrivit quelques jours plus tard à son ami, l’ingénieur Guillermon William Greene: Après une vigoureuse et tyrannique inspection, on mit à ma disposition un paquet de lettres et de documents de diverses publications en Espagne qui me compromettaient à un haut degré. Matamoros fut cité à comparaître à Grenade avec Felipe Trigo, dans une audience où on avait une cause criminelle contre Alhama. Dans une lettre du 8 novembre 1860 il racontait à G. Greene qu’il aurait à parcourir à pied la distance entre les deux villes, dans une colonne de prisonniers qui devrait s’arrêter dans les villes par lesquelles elle passerait. Greene, connaissant l’état de santé de Matamoros, pensait  qu’un tel périple ne permettrait pas à Matomoros d’en sortir vivant avant l’arrivée. En plus, Matamoros devrait supporter les frais relatifs à la surveillance policière, incluant le déplacement d’aller et retour.

G. Greene donna de sa poche mille cinq cent reales de vellon pour couvrir les frais du voyage en bateau de Barcelone à Malaga, et ensuite en attelage jusqu’à Grenade, où Matamoros arriva le 1er janvier 1861. Là l’attendaient déjà Alhama et Trigo. Dans ce dernier trajet, Matamoros eut l’opportunité de connaître le député anglais Robert Peel qui, à son retour à Londres, exposa avec véhémence au Parlement anglais la triste situation des protestants espagnols. Matamoros et ses compagnons demeurèrent dans la prison de Grenade deux ans et huit mois, période que l’on peut connaître à travers la correspondance qu’il maintint avec de nombreuses personnes, tant espagnoles qu’étrangères, et spécialement avec Guillermo Greene qui deviendra son principal biographe.

2. Temps difficiles

En juillet 1856, le général O`Donnell s’était chargé de liquider tout ce que les deux années antérieures avaient permis d’obtenir en termes de politique progressiste. La Constitution conservatrice de 1845 fut rétablie, dont l’article 11 déclarait la confessionalité de l’Etat: La religion de la Nation espagnole est Catholique, Apostolique et Romaine, avec obligation de maintenir le culte et le clergé. Cependant, pendant l’exercice biennal progressiste (1854-1856) on avait commencé à discuter sur un texte constitutionnel qui fut terminé deux années plus tard, mais rien ne fut mis en vigueur. De là vient l’expression dite de la Constitution non-née. Donc, le 2ème paragraphe de l’art. 14 disait: aucun Espagnol ni étranger ne pourra être poursuivi à cause de ses opinions ou de ses croyances religieuses, si tant est qu’il ne les manifeste pas par des actes publics contraires à la religion. Comme on le voit, il ne s’agit pas de liberté religieuse, mais de tolérance; pourtant si ce texte constitutionnel avait été en vigueur en 1860, Matamoros, Alhama, Trigo, Carrasco et bien d’autres n’auraient pas été détenus et incarcérés.

La constitution conservatrice de 1845, qui déclarait la confession catholique de l’Espagne, promulgait nécessairement des lois d’un rang inférieur en accord avec le système. Ainsi, le code pénal, qui fut réformé en 1850, avait pour titre au tome II Les délits contre la religion, s’entend contre la religion catholique. L’art. 128 mentionnait une peine de prison majeure (de sept à douze ans) contre la tentative pour abolir ou changer en Espagne la religion catholique, apostolique et romaine, qui en plus infligeait la peine complémentaire d’interdiction perpétuelle d’exercer toute profession d’enseignement  (art.137). A cela il faudrait ajouter l’art. 136 qui disait que l’Espagnol qui abjure publiquement la religion catholique, apostolique et romaine sera puni par la peine de banissement. Il est bien connu que Matamoros, dans sa première déclaration devant le juge quelques jours après son arrestation, manifesta qu’il ne croyait pas aux dogmes de l’Eglise catholique et qu’il ne se soumettrait pas aux pratiques qui en résultaient. C’est dire donc qu’il fit acte d’apostasie, qu’il abandonna  publiquement la religion catholique. Il se mit en marge de la loi d’un Etat confessionnel. Ces trois articles du Code pénal mettent en relief les condamnations infligées aux protestants espagnols.

Les relations entre les différents gouvernements d’Isabel II, spécialement les moins modérés, et Rome furent fréquemment marqués par des tensions. Les différents processus visant à désamorcer ces tensions conduirent même à la rupture des relations. Mais en 1851, le gouvernement autoritaire de Bravo Murillo, parmi d’autres mesures de nature très conservatrice, signa un Concordat avec le pape Pie IX qui comptait, naturellement, sur un appui total de la Couronne et du Clergé. Cela signifia un rapprochement entre l’Eglise et le pouvoir libéral modéré ainsi que la naissance d’un parti néo-catholique qui parvint même à accéder au Parlement au cours des années progressistes dont il  a été question plus haut.

La lecture des premiers articles du Concordat met en évidence la soumission de la Couronne aux intérêts de l’Eglise en un double aspect: la domination absolue de la doctrine catholique sur tout le territoire espagnol (Art. 1: La Religion Catholique, Apostolique et Romaine, qui continue à être l’unique de la Nation espagnole…); et le contrôle de l’éducation à tous les niveaux (Art. 2: …l’instruction dans les universités, dans les collèges, séminaires et écoles publiques ou privées de l’ensemble des classes sera en tout conforme à la doctrine de la même religion catholique).

Comme on vient de le voir, en Espagne règnait au milieu du 19ème siècle une ambiance oppressante pour quiconque n’était pas en accord avec l’orthodoxie religieuse en place. Il était héroïque de croire et de pratiquer une religion en marge des enseignements de l’Eglise officielle. Matamoros et ses compagnons d’emprisonnement furent de vrais martyrs chrétiens qui dans leur propre pays furent, sans considération aucune, humiliés et châtiés pour avoir commis un seul déli: vivre l’Evangile du mieux qu’ils croyaient en suivant le chemin de Jésus-Christ. Cependant, comme nous l’avons vu plus haut, l’Eglise de Rome ne pouvait tolérer cela. En accord avec la confession officielle de l’Etat, le pouvoir judiciaire signalait les peines contenues dans les lois, et l’exécutif appliquait avec dureté le Code pénal à quiconque osait vivre sa foi chrétienne en marge de l’Eglise établie.

3. La farce de l’affaire de Loja

Il vaut la peine de consacrer quelques lignes à la triste affaire dans laquelle se trouvèrent impliqués ceux dont nous avons parlé plus haut. Comme si pour ces “chrétiens” ce ne fut pas assez de les condamner pour avoir altérer la religion catholique, un groupe de prisonniers de piètre condition voulut les impliquer dans la révolte paysanne de Loja où, vers la fin de juin 1861- c’est- à- dire quand Matamoros avait déjà subi six mois d’incarcération—le dirigeant principal, le vétérinaire Rafael Pérez del Alamo, parvint à mobiliser des milliers de travailleurs, commerçants, petits propriétaires et artisans qui prirent les armes sur les territoires de Grenade et de Malaga, dans l’espoir que la révolution s’étende vers d’autres zones d’Espagne. Mais ce fut un échec, et le gouvernement de O`Donnell riposta avec une dure répression en frappant de bannissement de nombreux impliqués.

Naturellement, Matamoros, Alhama, Trigo et neuf autres accusés étaient totalement éloignés d’un semblable mouvement révolutionnaire. Leur révolution était exclusivement religieuse: ils souhaitaient la liberté pour vivre en accord avec l’Evangile de Jésus-Christ et non selon les règles papales. Une seule anecdote montre le ridicule de la manoeuvre: un des faux témoins, José Osorio Lopez, célibataire, proche de Grenade avec un large parcours délictueux dit qu’ il ferait de grandes révélations si on lui remettait sa peine de sept ans de réclusion; qu’il a offert ses services en qualité de serviteur de Matamoros et de Alhama avec la condition de dormir dans leur cachot pour contrôler leur correspondance avec l’étranger…et il ajouta que un certain Pérez Maestro, ferblantier de Loja, se présenta à la prison de cette localité trois ou quatre jours avant l’insurrection, se réunit avec Matamoros et Alhama, qu’un avocat venant de Jaen se joignit au groupe et donna trois ou quatre milles “reales” qui furent ensuite répartis entre eux, accordant à Alhama et à sa femme leur part, à Matamoros et à sa femme onze “duros” par mois pour les aider à subvenir à leurs besoins en nourriture, et à un certain Trigo.

Mais il est bien connu que Matamoros mourut célibataire.

Comme cela fut démontré dans le jugement, il s’agissait d’une tromperie sans-gêne de certains pour obtenir des bénéfices pénitentiaires aux dépens de quelques hommes. Le 20 novembre 1861, le tribunal du District del Salvador de Grenade mit fin à la procédure par suspension; cela étant parce que la dénonciation des accusateurs non seulement s’avéra fausse, puisque rien n’a pu être prouvé, mais parce qu’en plus ils reconnurent que tout ce qu’ils avaient déclaré était le fruit de leur invention. Cependant, une bonne partie de la presse conservatrice et cléricale continua à alimenter de sombres doutes à propos de l’implication des protestants incarcérés dans les événements révolutionnaires de Loja.

4. La solidarité de l’Alliance Evangélique

Après un mois de détention de Matamoros, la nouvelle arriva au Comité de Londres de l’Alliance Evangélique par une lettre du pasteur Guillaume Monod, président du Comité de Paris. Les Comités des différents pays européens de l’Alliance Evangélique commencèrent à s’organiser avec pour objectif d’obtenir la grâce des chrétiens protestants détenus. Ils attaquèrent sur tous les fronts possibles: auprès du Gouvernement du Royaume Uni, devant l’ambassadeur d’Espagne à Londres, Monsieur Isturiz; devant la Chambre des Communes. Il en alla ainsi dans d’autres pays européens, afin de faire pression sur le Gouvernement de la reine Isabel II.

De cette manière, la souffrance des incarcérés de Grenade et de Malaga fut un peu allégée grâce aux nombreuses démonstrations de solidarité et le soutien fraternel qui leur étaient destinés de la part des organisations et des citoyens des pays étrangers, qui relayaient les informations non seulement dans les Eglises, mais aussi dans les organes de presse de leurs  pays respectifs. Les prisonniers espagnols recevaient non seulement un appui moral, mais aussi des sommes d’argent à distribuer selon les besoins et nécessités de leurs familles, notamment pour payer les avocats chargés de les défendre.

Ce fut dans le cadre de la Conférence de Genève que l’on donna l’impulsion définitive pour agir face au Gouvernement d’Isabel II. A la question d’un des intervenants: Ne ferions-nous rien, Messieurs, pour ces glorieux et aimés captifs?, la réponse fut un accord unanime pour que la Commission de l’Alliance Evangélique se déplace à Madrid au Printemps 1863, au moment où l’on s’attendait à la déclaration de la sentence définitive des prisonniers de Grenade et de Malaga, après des mois d’atermoiements et de recours, tant de la part des accusés que des procureurs à qui les sentences semblaient courtes et plus douces que ce à quoi ils s’attendaient.

Dans une lettre à G. Greene, Matamoros se plaignait que ce tribunal est composé dans sa totalité de néo-catholiques des plus fanatiques qui soutiennent l’Inquisition en Espagne et manifestent dans chaque action un esprit d’intolérance…demander à ces hommes la justice pour les protestants serait comme demander au pape de canoniser Luther.

L’Alliance Evangélique fit en sorte d’agir avec discrétion pour ne pas incommoder le Gouvernement espagnol. Le général Alexander, membre de la Commission, fut la personne désignée pour s’entretenir en privé avec O`Donnell, chef du Gouvernement espagnol, à qui il remit un document sur la solidarité des protestants des pays européens avec leurs frères espagnols. Malgré la courtoisie qui présida à cette réunion, O`Donnell fit comprendre au général Alexander que aucune espérance ne permettait d’attendre une issue rapide et favorable (Bibliothèque de l’Alliance Evangélique, Madrid).

Cette réponse du général espagnol causa une profonde déception chez les chrétiens européens qui étaient confiants dans un résultat positif. Toutefois, loin de décourager les défenseurs des captifs, on mit sur pied un jour de prière pour recouvrer des forces dans l’aide de Dieu. Bien que la tâche ne fut pas facile, petit à petit on parvint à surmonter toutes les difficultés.

Il se produisit un événement inespéré pour les membres de la Commission de l’Alliance Evangélique: une pétition destinée à la reine Isabel II, signée par trente mille femmes protestantes françaises, portée par Jules Bonet, professeur à la Sorbonne, se fit en marge de la délégation de l’Alliance, qui aurait dû porter une telle pétition. Les femmes françaises comptaient sur la promesse du duc de Montpensier, Antoine d’Orléans, fils du dernier roi de France et beau-frère de la reine d’Espagne, pour intercéder auprès d’elle. Cependant, le commentaire que fit la souveraine ne pouvait être plus décevant: Elle dit que si les prisonniers avaient été des agitateurs politiques ou des criminels communs, elle aurait écouté leurs prières; mais ce sont des hérétiques, et cela est une question de conscience entre elle et Dieu, ajoutant avec force qu’elle préférerait se faire couper la main droite que de signer un acte de grâce.

Elle fut cohérente avec ces déclarations. Après le feu et le sang de la rébellion de Loja, la reine voyagea en Andalousie pour se réconcilier avec la population châtiée et rehausser le prestige détérioré de la Couronne. Pour ce faire, elle décréta une grâce pour ceux qui avaient été frappés de bannissement de telle manière qu’ils purent revenir chez eux. Et bien qu’elle fut à Grenade, les prisonniers protestants restèrent au cachot car pour eux il n’y eut aucune grâce royale. Malgré la désagréable posture d’Isabel II, le Comité de l’Alliance Evangélique augmenta ses efforts pour garder l’unité face à l’intolérance et au fanatisme.

Le 20 mai 1863, Matamoros écrivit à G. Greene pour l’informer qu’il avait été condamné à neuf ans de réclusion; ceux de Malaga à la même peine et Trigo à sept ans. Il lui dit également qu’il était au courant que la Commission de l’Alliance Evangélique était à Madrid (composée de 24 membres provenant de neuf nations: Autriche, Bavière, Danemark, Angleterre, France, Hollande, Prusse, Suisse et Suède), mais qu’il était quasi certain qu’ils ne pourraient rencontrer ni la reine ni ses ministres. Il ajouta qu’il croyait qu’il serait transféré pour supporter sa peine à Valence ou à Ceuta, ou peut-être à Cartagène; il termina en prenant congé de G. Greene avec un souvenir émouvant pour sa pauvre mère.

5. Exil et mort

Mais Dieu écoute ceux qui se confient en lui. A 5h. du matin le 29 mai 1863, Manuel Matamoros, José Alhama, Miguel Trigo et les autres, y compris les prisonniers de Malaga, sortirent des prisons pour être bannis du territoire espagnol pendant la durée qui était prévue pour leur incarcération. Malgré les ministres néo-catholiques, malgré le fait que de nombreux clercs faisaient partie du Parlement, comprenant ceux qui étaient attachés à la Chapelle royale, malgré l’influence du confesseur de la reine, le père Claret, et de Patrocinio qui exerçait une influence personnelle dont l’incidence politique est difficile à préciser, malgré toute cette ambiance explosive, Isabel II, consciente que son règne devenait plus impopulaire, dut céder face à la pression des plus importants gouvernements européens dont le fer de lance était l’Alliance Evangélique.

Probablement, certains de ses ministres ont fait comprendre à la reine qu’il convenait de donner satisfaction à ces dignes représentants étrangers pour qu’ils retournent dans leurs pays avec une image d’une Espagne tolérante, venant contre-balancer celle qui s’était créée suite aux jugements des détenus. Car en vérité il était devenu intenable de maintenir en prison des sujets de la reine pour des motifs religieux. Sans oublier- et ceci est important à considérer- qu’il était convenable d’avoir de bonnes relations avec les plus distingués pays européens, surtout la France et l’Angleterre, pour des raisons politiques et économiques: une bonne partie des investissements faits en Espagne dans ces années- là provenaient  de ces pays.

Finalement, il était devenu difficile de comprendre la contradiction selon laquelle les catholiques sujets d’Isabel II qui résident en Angleterre, France, Allemagne et même au Maroc, puissent adorer Dieu dans la religion de leurs pères, même si la forme du culte est très différente de la nôtre, alors qu’en Espagne ceux qui ne se conforment pas à la religion établie sont persécutés, jugés et martyrisés.

Les envoyés de l’Alliance Evangélique, dans leur dernière réunion qui eut lieu à Madrid le 23 mai 1863, rédigèrent un texte destiné à la reine, qu’ils remirent au Chef du Gouvernement, le marquis de Miraflores, lequel s’était substitué en mars au général O`Donnell. Ils exprimèrent à la souveraine leur reconnaissance pour avoir changer la peine de prison des condamnés en bannissement à l’étranger; mais en même temps ils lui exposèrent respectueusement leur désir que son geste de grâce aurait pu être plus ample en vue de décréter la complète liberté de conscience. En même temps, les délégués envoyèrent aux prisonniers une lettre exprimant leur sympathie chrétienne et leur joie, sachant qu’ils seraient libérés. Deux jours après, les membres de l’Alliance Evangélique qui- ironie de l’histoire- avaient tenu leurs réunions dans le grand édifice du 18ème siècle, précédemment palais de l’Inquisiteur général et devevu Hôtel d’Angleterre, quittèrent Madrid avec la ferme conviction que leurs travaux en faveur des condamnés espagnols et leur présence devant le Parlement avient été décisifs pour changer la volonté de la reine.

Quand Matamoros quitta la prison, sa foi chrétienne s’était fortifiée comme un roc; en revanche sa santé s’était détérioriée. Son état était délicat car il s’était agravé conséquemment au fil du temps dans des prisons humides, mal ventilées et obscures. Une alimentation déficiente, les vexations et les humiliations ne furent atténuées que vers la fin de l’emprisonnement, grâce aux nombreuses démonstrations de solidarité, spécialement du journal progressiste El Clamor Publico, dans les pages duquel son directeur, Fernando Corradi, un catholique confessant, se chargea de dénoncer avec insistance la situation des protestants incarcérés faute de libertés en Espagne. Mais le réconfort fut encore bien plus important pour Matamoros et ses compagnons par les généreuses démonstrations de soutien des chrétiens européens, dont nombreux furent ceux avec lesquels il continua de correspondre après sa sortie de prison: Rvd. Guillaume Monod de France, Dr. A. Capadose et M. Van Loon de Hollande, M. Adrien Naville de Suisse, etc.

La sortie des protestants de prison donna lieu à une dispora où chacun dut trouver un lieu où se reconstituer en espérant des temps meilleurs avant de rentrer dans sa patrie: Trigo s’en alla à Oran; d’autres à Bordeaux; Carrasco à Orthez; Alhama et Matamoros à Gibraltar, bien que ce dernier poursuivit jusqu’en Angleterre pour finir à Bayonne, où il se consacra à l’étude de la Bible et au français sous les soins du couple Nogaret. Ensuite il se mit à organiser divers cours de formation biblique pour des jeunes Espagnols. En mai 1864 il écrivait depuis Bordeaux et également depuis Bayonne; en juin 1865 il était à Pau et, après un bref voyage à Paris, retourna à Lausanne, où Mme Bridel le reçut comme si c’était son fils.

Au début de juin 1866 la santé de Matamoros fut atteinte plus gravement, au moment où il apprenait que sa mère perdrait probablement la vue. En juillet il écrit une de ses dernières lettres où il dit au Dr. Capadose: mon état de santé est extrêmement douloureux. Les médecins m’assurent que je ne pourrai vivre au delà de quatre ou cinq jours; moi je ne connais pas la vérité, mais il est vrai que je me sens très faible et très malade. De toute manière le Seigneur est près de moi.Le 23 juillet il dut abandonner une réunion de jeunes Espagnols, ce qui préoccupa ses amis. Il s’endormit en Jésus le 31 juillet 1866, à 14h. 30. Il fut enterré au cimetière de Lausanne le 2 août. Deux ans s’étaient écoulés depuis le premier interrogatoire devant un juge, où il affirmait sa foi basée sur la Parole de Dieu sans intermédiaires ni interprètes:

Question: confessez-vous la religion catholique, apostolique et romaine ou, si non, quelle religion confessez-vous?

Réponse: ma religion est celle de Jésus-Christ; ma règle celle de la foi centrée sur la parole de Dieu, la sainte bible qui, sans rien y ajouter ou retrancher, est le socle de la foi. En elle je suis confirmé avec les derniers précepts de l’Apocalypse. L’Eglise catholique, apostolique et romaine n’étant pas basée sur ces principes, je ne crois pas en ces dogmes, et encore moins je n’obéis pas à ses pratiques.

Question: savez-vous ce que vous êtes en train de dire?

Réponse: oui, Monssieur. Je ne peux pas le nier: j’ai mis la main à la charrue et je ne peux pas revenir en arrière.

A  cause de cette déclaration d’apostasie, Manuel Matamoros et ses compagnons de foi subirent un long calvaire. Un peu plus de deux ans plus tard, la reine Isabel II mettait fin aux condamnations à l’exil. La Constitution progressiste de 1869 ouvrit les portes à la liberté des cultes. La deuxième Réforme commençait.

José Luis Fernández

Archives de l’Eglise Evangélique/Réformée Espagnole, juillet 2016