Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Manuel Matamoros et les libertés en Espagne

Manuel Matamoros et les libertés en Espagne

Source : Protestante digital.com, art. de Manuel de Leon, 26 mars 2013

Manuel Matamoros (1834-1866), figure du protestantisme espagnol

Matamoros mourut jeune, ayant été un des protagonistes de la 2ème Réforme en Espagne. Il représente aussi le jeune protestantisme du XIXème siècle, car autour de sa personne la nouvelle réforme fut combattue et stigmatisée comme mauvaise et perverse pour la Nation. Les péripéties auxquelles il a été confronté en diffusant l’Evangile, sa mise en prison postérieure et la défense menée dans le monde entier en vue de sa libération, non seulement contribuèrent à faire de lui un martyr, mais rendirent le protestantisme espagnol plus visible et permirent d’atteindre des niveaux de liberté religieuse jusqu’alors inaccessibles.

Diverses biographies ont été imprimées depuis la mort de Matamoros. Certaines d’entre elles l’ont été dans presque toutes les langues européennes ; et la majeure partie des revues protestantes européennes ont donné bien des échos de sa vie en prison à partir de ses lettres et documents. Parmi les premiers portraits se trouve celui de l’ingénieur des chemins de fer William Greene (« Vie et mort de D. Manuel Matamoros », rapport sur la dernière persécution de chrétiens en Espagne, extrait des lettres et documents originaux), qui écrivit la majeure partie de cette biographie à partir des innombrables lettres et de la documentation de Matamoros, lié à celui-ci par son affection et son amitié personnelles.

Bien qu’un Menéndez  Pelayo ait qualifié son œuvre de «  livre de fanatique, dans un style biblique par moments, et comme parlant de la vie d’un saint ou d’un témoin en voie de béatification », W. Greene a une perspective bien différente de Matamoros en disant dans son prologue : « Il appartient aux grandes figures historiques qui, comme les hauts sommets des montagnes et les monuments cyclopéens, nécessitent d’être vus de loin, et, lorsqu’il y a beaucoup de soleil à l’horizon, dissipant tout nuage et tout brouillard. Les âmes sereines ne peuvent apprécier sinon quand il y a de la clarté et de la sérénité y compris dans le milieu qui les contient ».

La dernière biographie de Matamoros, celle du professeur Juan Batista Vilar (« Manuel Matamoros, fondateur du protestantisme actuel ») est située dans cette perspective historique qui le place comme le fondateur du protestantisme actuel, bien que cela suppose la mise à distance d’autres figures plus importantes que lui. Pourquoi considère-t-on Matamoros comme le fondateur, alors que le travail d’évangélisation antérieur à la date de sa conversion au protestantisme a été très important et mené à bien par des personnes plus significatives que lui et que de nombreuses congrégations vivaient dans la clandestinité ? Quelles qualités le distinguent-elles des autres ? Bien que Matamoros soit une référence des libertés obtenues postérieurement, sans doute d’autres batailles furent livrées dans ce sens antérieurement en Espagne et il est nécessaire de rappeler tous ces hommes du Réveil (revivalisme) européen qui très tôt équipèrent les Espagnols les plus ouverts, enthousiastes et réceptifs, pour la divulgation du mouvement réformateur.

Matamoros semble représenter un type différent d’Espagnols par rapport à ceux dont le statut était celui de clercs catholiques convertis au protestantisme, missionnaires qui avaient polarisé le leadership du protestantisme du XIXème siècle. On pourrait dire que sa figure est plus populaire et proche, mais non pas dans le sens qu’indique Juan Baptista Vilar d’avoir orienté le message du Salut seulement vers la classe populaire, les ouvriers et les pauvres des cités, mais de s’être adressé à tout homme éclairé, ouvert et libre d’esprit. La relation qu’a le protestantisme avec la société espagnole du XIXème siècle ne véhicule aucun complexe d’infériorité, excluant une « religion de gens anonymes et marginalisés », comme semble le dire Juan Baptista Vilar dans sa biographie de Matamoros.

Egalement, il faudra démontrer que le protestantisme du XIX siècle ne se dirigeait pas exclusivement vers ces minorités élitistes, ni même vers les classes moyennes urbaines, comme l’assure cet auteur. Les protestants libéraux exilés (le traducteur vous fait grâce de la liste assez longue) influencèrent fortement les intellectuels et les politiques. Il faut prendre en compte également l’influence des revues et des traités protestants diffusés à large échelle ; beaucoup d’auteurs protestants exerçaient une influence en écrivant dans d’autres revues nationales et laïques.

Le « Krausisme » espagnol (mouvement intellectuel développé en Espagne pendant la 2ème moitié du 19ème siècle selon la pensée du philosophe panthéiste/rationaliste Krause , 1781-1832) a bien pu être influencé  par certains de ces libéraux à l’idéologie à tout le moins semi-protestante, comme Fernando de Castro, Azcarate, Altamira, Zulueta, etc. Affirmer cette appartenance  au protestantisme alors que toute idéologie en Espagne se trouvait devoir passer par le tamis culturellement convertisseur du catholicisme pouvait sembler audacieux, mais dans d’autres contextes ailleurs qu’en Espagne, ces auteurs se sentaient protestants. Les intellectuels ne pouvaient pas entrer dans une vision évangélisatrice avec une charge de vocation et un choix de vie à l’instar des premiers protestants. L’engagement qu’exigeait la prédication ou la diffusion de l’Evangile devant l’opinion publique était identifié comme celui d’une « secte de renégats au service de la perfide Albion, qui comprenaient beaucoup de « Nicodèmes » pendant le jour, mais qui la nuit étaient au nombre des Krausistes, jansénistes et indépendantistes de l’Eglise catholique, alors que d’autres étaient protestants dans leurs idéaux et dans leur pensée ».

La figure de Matamoros est révélatrice parce que, comme le dit Vilar, la réactivation de la Réforme en Espagne contemporaine l’a qualifié comme « champion et martyr de la liberté religieuse en Espagne ». Lors de la clôture du IIIème congrès protestant à Madrid on a lancé la recommandation que l’on célèbre la date anniversaire de la naissance de M. Matamoros afin d’assumer la représentativité que sa personne pouvait avoir dans le protestantisme espagnol : « Recommander que le jour où les Eglises commémorent la Réforme, on consacre une mention aux victimes de l’Inquisition avant que celle-ci ne soit abolie (15 juillet 1834) ; constituer un Comité d’entraide pour intensifier l’information protestante, recueillir des signatures parmi les femmes espagnoles adhérant à la campagne en faveur de la paix dans le monde, campagne initiée par les femmes françaises et, finalement, solliciter une conférence des pasteurs où l’on puisse étudier les différents problèmes de l’Eglise protestante. »

Le « cas Matamoros », qui avait bénéficié de nombreux appuis de la presse alors qu’il était en prison, rencontra en Usoz y Rios un conseiller moins incliné au sensationnalisme et au bruit des grands titres. Usoz avait envoyé, en diverses occasions, depuis Madrid des livres et des lettres à Matamoros en prison, mais toujours en lui conseillant de cesser d’envoyer des écrits aux organes d’information favorables, de cesser de faire des déclarations inutiles et d’accomplir sa peine avec une « résignation chrétienne » pour ne pas porter préjudice à l’Evangile. Il pensait que Matamoros devait se faire discret en attendant des temps meilleurs, car le martyre lui inspirait de la répugnance.

Il est évident que Usoz croyait que le martyre  ne pouvait qu’être un sacrifice inutile. Pour cette raison et voyant que Matamoros ne suivait pas ses recommandations, il ne poursuivit plus son échange de lettres avec le prisonnier pendant six mois après lui avoir répondu qu’il n’avait rien d’utile ou de favorable à lui communiquer, compte tenu de l’abondante correspondance concernant cette affaire d’un injuste emprisonnement. La fine ironie de Uzos nous donne à comprendre que l’agitation médiatique, les nombreuses visites à la prison « excitaient, incitaient, irritaient », d’où son conseil à Matamoros de prendre un temps pour lui-même : « Je désire voir en Espagne un plus grand respect pour le silence. Cette Nation de moines et bonnes sœurs est la plus bavarde de la terre. Les seuls qui se taisent en Espagne sont ceux qui font parler tous les autres pour leur seul profit : les jésuites ». Quand Matamoros refusa la grâce en considérant que s’il eût accepté cela impliquerait implicitement la négation de sa foi, alors Uzos se conforma en acceptant que la douloureuse prison et y compris le martyre étaient préférables à l’apostasie. Il disait à Matamoros : « Vous dans cette prison, en votre place et mieux logé que la fille de Fernand VII en son palais… »

Tout cela fait penser à Vilar qu’un intellectuel comme Uzos était convaincu que la Réforme ne s’ouvrirait en Espagne qu’à travers des livres et par le moyen de l’éducation et de l’information, et non pas par  de ruineux témoins comme Matamoros. Vilar ajoute que Uzos dévalorisait Matamoros et ses compagnons comme des gens vulgaires, étrangers, ignorants et avides de notoriété ; qu’en certains points il considérait le cas Matamoros comme appartenant « aux obscures histoires andalouses ». La collection de 250 photos que Matamoros conservait avec les dédicaces des personnes photographiées attire l’attention : on y trouve des personnalités du protestantisme européen, distingués en politique ou en humanités, des femmes en vue ou connues grâce à leurs maris. Beaucoup sont des pasteurs connus, à Gibraltar, en Suisse, au Royaume Uni, en Irlande, principalement. Les villes qui ressortent sont Paris, Lausanne, Genève, Francfort, Stuttgart, Glasgow, La Haye, Rotterdam, Utrecht, Nîmes, Montauban, Marennes, Bordeaux, Marseille, Pau et Toulouse.

Nous croyons que les appuis, les discours et les prises de positions qui se générèrent  autour de la personne de Matamoros se situent dans ce registre, celui de l’affection et de la sympathie que déploya le protestantisme international, révélant la nécessité de connaître les moyens de communication et leur manière de mettre en lumière un événement pour nous faire une idée de ce que pouvait représenter Matamoros dans le protestantisme espagnol naissant de la Seconde Réforme.