Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Les sources du protestantisme espagnol

Une Réforme protestante en Espagne ?

On s’est longtemps demandé s’il existait un authentique protestantisme espagnol au XVIème siècle. On peut donner une réponse positive à cette question à partir de la vie et de l’enseignement de Juan Gil, formé à l’université d’Alcala et prédicateur à la cathédrale de Séville de 1534 jusqu’à sa mort. En 1559-60, l’Espagne de Philippe II découvre qu’en dépit de mesures particulièrement dissuasives, le luthéranisme s’est peut-être infiltré en Espagne et a atteint des milieux religieux vernaculaires. L’histoire est connue : la répression inquisitoriale est sans pitié lors des deux grands autodafés organisés à Valladolid et à Séville. Certains échappent à la justice du Saint-Office et réussissent à atteindre l’Allemagne, l’Angleterre, ou encore Genève. Parmi ceux-ci, Cipriano de Valeira, religieux du monastère hiéronymite de San Isidro del Campo, humaniste et auteur avec Casiodoro de la Reina, autre réformateur du même groupe, d’une Bible en espagnol, imprimée à Amsterdam en 1602. Casiodoro de la Reina (1520-1594) était moine au monastère de San Isidro del Campo de Séville. Il eut très tôt des contacts avec le luthéranisme et se convertit au mouvement de La Réforme. Poursuivi par l’Inquisition à cause de la distribution clandestine de la traduction du Nouveau Testament de Juan Pérez de Pineda, il s’enfuit à Genève en 1557, entre autres avec Cipriano de Valeira. Il traduisit la Bible « del Oso » en 1569, laquelle sera révisée par Cipriano de Valeira (1602). Elle sera appelée « L’ancienne Reina-Valeira ». Cipriano de Valeira (1532-1602), religieux et humaniste espagnol, a fait partie du monastère de San Isidro del Campo, avec Casiodoro de la Reina. Il a connu Jean Calvin dont il devint le disciple et traduisit les œuvres. Etabli en Angleterre en 1558, il enseigna à Cambridge, Oxford et Londres. Il entama en 1582 la révision de la fameuse « Biblia del Oso Para la gloria de Dios y el bien de la Iglesia Española », qu’il termina, après 20 ans de travail, juste avant sa mort.

Un grand saut dans l’histoire: Les origines de la Iglesia Evangelica Espanola

A la fin du 18ème siècle et à partir du 19ème se fait jour une expansion importante des missions protestantes, favorisée par la révolution industrielle. La IEE, enracinée dans la Réforme du 16ème siècle, est le résultat du travail missionnaire qui émerge au sein des piétismes du 18ème et qui s’en inspire. La IEE se définit dès lors comme une « communion de congrégations » intégrées progressivement depuis 1869 (premier synode !) jusqu’en 1955. Elles se sont dotées d’une confession de foi commune, développant leur témoignage dans une structure synodale. Au cours du 19ème siècle cette structure va se renforcer. Ces congrégations viennent de diverses dénominations protestantes qui développent leurs missions et s’établissent dans la première moitié du 19ème siècle : réformés, presbytériens, luthériens, méthodistes, congrégationalistes. On peut alors parler de l’époque des « héros ». Le noyau originel est formé au milieu de l’intolérance et dans la clandestinité grâce aux ministères de : Antonio Vallespina (1833-1897), Francisco de Paula et Ruet (1826-1878), Manuel Matamoros (1834-1866), Juan Bautista Cabrera (1826-1916), Francisco Albricias (1856-1934). Tous connurent la persécution et l’exil, à Gilbraltar, ou en Europe ; ils reçoivent la formation théologique nécessaire au développement de leur mission. En 1869, à Séville, se réunit une Assemblée générale formée des délégués des différentes congrégations présentes sur le territoire espagnol ; elle procède à la création de l’Iglesia Reformada Espanola, qui adoptera en 1872 le système presbytérien prenant le nom de : Iglesia Cristiana Espanola.

Le protestantisme espagnol sera lié également aux œuvres sociales. Federico Fliedner, premier missionnaire allemand, arrivé en 1869, appuyé par l’œuvre des diaconesses de Kaiserswerth, devient le fondateur d’une œuvre sociale importante, liée à la IEE (Iglesia Evangelica Espanola). Il crée des écoles, des centres d’accueil pour les déshérités, des librairies. La Fondation qui porte son nom aujourd’hui poursuit son travail d’enseignement, de formation théologique, et d’action sociale au service du protestantisme espagnol et de la société en général, Réformés et congrégationalistes. En 1886 est célébrée à Madrid la Xème Assemblée de l’ Iglesia Cristiana Espanola, formée par des délégués des Eglises et missions de type presbytérien d’une quinzaine de villes importantes d’Espagne. L’union Ibéro-évangélique, composée de congrégations provenant également de diverses localités, décide de s’unir à l’Iglesia Cristiana Espanola qui, pour cette raison, change son nom et devint la Iglesia Evangelica Espanola. A cette Eglise s’unissent également les communautés issues de la mission du Haut Aragon, développée par le pasteur de l’Eglise Réformée de France (ERF) Albert Cadier, entre 1906 et 1911. Il contribue à fonder en 1909 la revue « Etoile du Matin », lien important au fil des années entre la IEE et les Eglises réformées francophones, faisant état de la vie du protestantisme en Espagne et canal d’information pour un soutien fraternel et financier de notre Eglise sœur. En 1955 l’Eglise Méthodiste Espagnole décide de s’unir à la IEE, ce qui conduit le Synode à réviser sa confession de foi. L’Eglise Méthodiste était arrivée en Catalogne et aux Baléares en 1869, s’implantant grâce à l’œuvre de missionnaires anglais, bientôt rejoints par des collaborateurs espagnols, créant écoles et nouvelles Eglises. C’est ainsi que s’unissent plus tard à la IEE, au début du XXème siècle, les communautés issues de la Mission du Haut Aragon, développée par Albert Cadier, entre 1906 et 1911. Et l’Etoile du Matin est fondée en 1909.

Organisation de la IEE

Comme toute Eglise presbytéro-synodale, la IEE a son législatif (Synode) et son exécutif qui correspond au Conseil Synodal (la Comision Permanente). Le Synode se réunit au minimum tous les deux ans. Il est formé de deux membres par Eglise locale, dont un pasteur. Si une communauté ne bénéficie pas d’un pasteur, elle envoie au Synode deux laïcs. Il existe actuellement une quarantaine d’Eglises de la IEE sur l’ensemble du territoire national. Il s’agit donc d’une Eglise aux dimensions modestes, mais dont l’importance pour le témoignage évangélique porté par les valeurs de la Réforme dans un pays comme l’Espagne reste de premier plan. C’est le Synode qui nomme les 7 membres de la Commission Permanente, chargée d’exécuter les décisions du Synode sur toutes les questions liées à la vie de l’Eglise, à sa présence dans la société espagnole, et à ses différents départements. Ces départements sont les suivants : La formation continue des laïcs ; les femmes de la IEE ; la formation continue des pasteurs ; l’évangélisation ; la presse protestante (« Cristianismo protestante ») ; histoire et archives ; l’action diaconale. Territorialement, la IEE est subdivisée en 7 « presbytères » (presbiterios), qui correspondent à 7 régions ecclésiastiques réparties dans le pays (Andalousie-Extrémadure ; Catalogne ; Levante ; Madrid ; Mallorque ; Minorque ; et le Nord). Chaque région a son Conseil et son Synode régional dont le but est de favoriser de la façon la plus efficace les collaborations entre les Eglises faisant partie du même « presbiterio ».

L’Iglesia Española Reformada Episcopal 

Vers 1870, à Séville, les protestants espagnols déclarent leur intention d’organiser une Eglise Réformée Unie pour tout le pays, à cause des différences sensibles entre presbytérianisme et congrégationalisme. Certains souhaitent une Eglise essentiellement espagnole, mais en conservant la structure épiscopale. C’est là que prend place l’apport anglican. En 1870 arrive à Séville Lewen S. Tugwell, envoyé par l’Eglise d’Angleterre, pour s’occuper de l’aumônerie liée au Consulat Anglais. Il rencontre des Espagnols sensibilisés aux idées protestantes et désireux de connaître mieux la Bible, combattre l’ignorance, et développer une spiritualité distincte de celle de l’Eglise Catholique. Pour développer cette oeuvre, l’aumônier Tugwell rencontre un ex-prêtre catholique, converti à l’anglicanisme à Londres, Francisco Palomares Garcia. Avec d’autres collaborateurs la mission se concrétise avec deux objectifs: prêcher la Parole de Dieu et donner un enseignement séculier.

En 1870 existait également à Séville une Iglesia Reformada, fondée et conduite par le pasteur Juan Bautista Cabrera, ex-prêtre épiscopalien, réfugié à Gibraltar jusqu’à la Révolution de 1868. Cette Eglise et la mission de Palomares entretenaient des liens fraternels, bien qu’étant indépendantes l’une de l’autre. L’oeuvre de Palomares fut définie sous le nom de “Iglesia Española Reformada Episcopal” (IERE), avec une identité fortement protestante, ce qui n’allait pas sans poser quelques problèmes aux anglicans espagnols se reconnaissant davantage dans le courant High Church.

Une identité particulière 

Le 2 mars 1880 à Séville, cinq Eglises, une de Madrid, une de Malaga, trois de Séville, se réunissent en Synode sous la présidence de l’évêque épiscopalien Enrique Chancey Riley de Mexico, de visite en Espagne, et se constituent comme Eglise. Cette Eglise (IERE) se sent moralement héritière de la antigua Iglesia Hispanica, indépendante de Rome jusqu’au XI siècle. La antigua Iglesia Hispanica avait ses propres structures et synodes, ainsi que sa propre liturgie dite Liturgia Hispanica. La première édition de cette liturgie est approuvée au Synode de 1881 et révisée ultérieurement. Sa forme et son contenu sont ceux de l’ancien rite espagnol, appelé également visigothique ou mozarabe, complété avec des éléments anglicans et réformés. La IERE n’est donc pas le résultat du travail des missionnaires étrangers, car elle s’est surtout constituée à l’aide d’ex-ministres du culte catholique qui ont rompu avec l’Eglise romaine. Elle revendique donc son “hispanicité”, héritière de la “via media anglicana”, qui accepte en son sein la succession épiscopale.

LA FEREDE 

“La Fédération des Entités Religieuses Evangéliques d’Espagne” (FEREDE) est une association des entités protestantes évangéliques d’Espagne qui agit comme interlocuteur commun à l’égard de l’Administration publique. Elle développe ses fonctions comme instance représentative des Eglises protestantes espagnoles vis-à-vis de la société. Son siège est à Madrid. La FEREDE a été fondée en 1986, émanant du travail réalisé par l’ancienne Commission de Défense Evangélique depuis 1956. Celle-ci a eu un rôle significatif dans la régulation de la liberté religieuse en Espagne au cours de la dictature franquiste et dans la période de transition. La FEREDE représente également l’ensemble du mouvement évangélique protestant, avec ses différentes dénominations, à savoir à peu près 400.000 personnes, dont 150.000 appartenant à la Communauté gitane, sans parler des ressortissants étrangers de confession protestante vivant sur le territoire espagnol. Elle est directement reliée à la Fondation “Pluralisme et Vie commune” (Pluralismo y Convivencia), qui veille au fonctionnement normal du pluralisme religieux en Espagne auquel les Protestants sont attachés. Elle dispose de différents moyens de communication sociale. La FEREDE est dirigée par une Commission Plénière dont les membres sont élus démocratiquement. Depuis mars 2008, le président en est Daniel Rodriguez Ramos. Son prédécesseur est José Maria Baena qui a repris la vice-présidence.

100 ans de l’Etoile du Matin et actualité de la IEE. 

Pro Hispania a fêté en 2009 le centenaire de l’Etoile du Matin (1909-2009). Il s’agissait pour les pionniers de la Revue de mettre en place un organe d’information et de soutien de l’Eglise Evangélique (Réformée) Espagnole, à partir des Eglises réformées francophones, à commencer par l’ERF, avec le travail du pasteur Albert Cadier dans la mission du Haut Aragon depuis 1906, exerçant son activité des deux côtés des Pyrénées. Au fil des ans cette revue a été et est toujours, un reflet significatif des échanges fraternels entre nos Eglises francophones et notre Eglise sœur d’Espagne. Nos lecteurs en France et en Suisse ont donc reçu au fil des années de nombreuses informations et articles sur le protestantisme espagnol, son histoire, les activités des Eglises dans diverses régions du pays, leur place et leur évolution dans la société espagnole, les défis et les difficultés auxquels elles doivent faire face.

L’Association Franco-Suisse ProHispania s’étant mise en place après la 2ème guerre mondiale, elle poursuivait l’œuvre d’Entraide apportant un soutien moral, spirituel, ainsi que financier à l’Eglise Espagnole, qui devra survivre face à l’oppression du franquisme. Aujourd’hui notre soutien financier n’est plus aussi important que dans le passé ; le nombre de nos lecteurs a sensiblement diminué, ainsi que celui de nos donateurs, mais nous croyons au sens de notre action. L’Eglise Evangélique Espagnole a dû évoluer avec son temps. Pendant 40 ans elle a dû construire une partie de son identité en opposition au franquisme. Découvrant la démocratie depuis la 2ème moitié des années 70, elle s’est trouvée face à un défi extraordinaire : la joie mais aussi le vertige que peut donner la liberté retrouvée. Il fallait se reconstruire ; faire évoluer les structures, adapter le témoignage de l’Evangile dans un monde nouveau, en lien avec les valeurs du protestantisme. Il fallait s’ouvrir aux autres, à la diversité, et petit à petit, autant que faire se peut, au dialogue œcuménique, à l’interreligieux, à l’action sociale, et aux échanges internationaux avec d’autres organismes et d’autres Eglises, sans parler des réflexions et des actions à mener en lien avec les questions sociales et éthiques.

Dans les années d’après guerre la IEE devenait membre des grandes familles protestantes : L’Alliance Réformée Mondiale, la KEK, le Conseil Mondial Méthodiste, le COE, et ensuite la CEPPLE, la Conférence des Eglises Protestantes des Pays Latins d’Europe. Elle s’est fixé des objectifs, qu’elle a pu atteindre, pour devenir, il y a quelques années, financièrement autonome pour son propre fonctionnement et ses activités internes, ne recevant l’aide des organismes étrangers que pour ses projets de développement, que ce soit dans l’évangélisation, la formation ou la diaconie. Il faut quand même rappeler que les pasteurs espagnols n’ont acquis le droit de cotiser à la sécurité sociale pour avoir une retraite de l’Etat qu’en 2003. L’Eglise a donc dû supporter la charge financière des retraites des pasteurs, ce qui représentait une proportion importante du Budget annuel. La IEE, qui comprend une quarantaine d’Eglises à travers le Pays pour une quinzaine de pasteurs, est une Eglise minoritaire aux dimensions modestes, mais dont le témoignage porte les valeurs du protestantisme dans un pays comme l’Espagne. La « Comision Permanente » (exécutif, correspondant au Conseil Synodal) est composée de sept membres dont le président est M. Joël Cortes.

Le Synode réunit avec les pasteurs délégués deux membres de chaque Eglise locale. La situation de la IEE ne doit pas être vue uniquement sous l’angle économique, sous prétexte que l’Espagne serait devenue un pays riche. Les facteurs historiques, sociologiques et politiques agissent sur le présent de l’Eglise. Les communautés ont de la peine à se développer. Et on aurait tort de sous-estimer les conséquences sur les mentalités de l’histoire récente du pays. On peut comprendre que la génération qui a vécu sa foi dans le ghetto ait de la peine à prendre son élan. En 1992, alors que la laïcisation de l’Etat espagnol se poursuit, a lieu la signature des accords avec les Eglises évangéliques protestantes ainsi que la reconnaissance du pluralisme religieux. Mais il n’est pas facile pour une Eglise très minoritaire d’avoir une visibilité, de faire entendre sa voix et les moyens sont faibles. La IEE prend ses distances par rapport à d’autres positions fondamentalistes. Elle cherche à se faire porteuse des valeurs réformées : grâce et liberté, action et responsabilité, dialogue et culture. Elle est sensible à l’accueil des gens en recherche, ainsi qu’aux minorités exclues. Depuis 2001, elle lance une large réflexion sur sa mission. Il en résulte des projets dans quatre domaines : Témoignage, Communauté, Diaconie, Célébration.

Pour accompagner et former les laïcs, elle met sur pied des ateliers théologiques et édite du matériel catéchétique en collaboration avec le Séminaire Uni de Théologie de Madrid. Les moyens économiques ne suffisent pas pour mener à bien tous les projets. Les agences d’entraide des Eglises sœurs de l’étranger diminuent leurs dons progressivement depuis 2003, passant de 176. 000 Euros à 34. 000 Euros en 2007. Parallèlement, un projet d’animation financière s’était mis en route pour appeler les membres de l’Eglise à une augmentation dans les offrandes et les dons. On met tout en œuvre pour que les offrandes des membres augmentent. Elles passent de 743.000 Euros en 2001 à 947.000 Euros en 2006. Mais ces efforts restent cependant insuffisants pour couvrir tous les besoins et la IEE commence à vendre du patrimoine immobilier pour trouver d’autres fonds. Œcuménisme, pluralisme, dialogue interreligieux, médias et communication ne sont pas en reste dans les préoccupations de la IEE, ainsi que le travail social. Pour le dire en bref : en Espagne, le protestantisme commence à être connu, mais il n’est pas tout à fait intégré dans les mentalités. Dans les régions autres que Barcelone et Madrid la IEE est en situation de diaspora. Elle croit cependant à sa mission dans la société espagnole.

Fausto BERTO, président de Pro Hispania