Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

La Bible de l’Ours et l’Espagne de la Réforme

Dans la Séville du XVIe siècle un monastère pratiquait en secret le protestantisme dont on a célébré le 500e anniversaire

Source : El Pais, 27.10.2017, Eva Diaz Perez

Note du traducteur : Bien que cet article ait parut en 2017, il garde son intérêt par son contenu dans un contexte espagnol. Il est intéressant de voir comment le sujet a été abordé par un grand quotidien à large diffusion comme « El Pais ».

En octobre 1517, Luther placarda ses 95 thèses contre le catholicisme sur la porte de l’église de Wittenberg en Allemagne, un fait qui changea le cours de l’Histoire et dont on a fêté les 500 ans. A partir de ce moment l’Eglise chrétienne se divise entre le monde catholique et le monde protestant, deux mondes qui s’affrontèrent de façon acharnée dans des guerres de religion. L’Espagne devint le symbole de la réaction catholique déployée dans la Contreréforme en fonction de quoi la Réforme protestante semble avoir été un épisode éloigné. Cependant, y-a-t-il eu des héritiers protestants en Espagne ? Y-a-t-il eu une Bible clandestine protestante en castillan ?

Valladolid et Séville furent les deux grands foyers où le protestantisme prit corps, premièrement par la curiosité pour les écrits d’Erasme de Rotterdam, plus tard intégrés dans l’Indice des livres prohibés, et ensuite dans le suivi clandestin des doctrines de Luther et de Calvin. Les deux étaient alors les plus importantes de l’empire. Valladolid était considérée comme capitale politique, car Madrid n’était pas encore proclamée comme siège permanent de la Cour. Et Séville pouvait être définie comme la capitale économique, contrôlant le monopole commercial en provenance du Nouveau Monde, porte d’entrée des richesses des Indes.

Les deux villes, au caractère cosmopolite, ouvertes aux nouveaux horizons et à la révision du monde connu, se trouvèrent touchées par la fièvre réformiste. Cette pensée réformiste espagnole fut très influencée par l’erasmisme, comme l’a signalé en son temps Marcel Bataillon et plus tard Luis Abellan. Cependant, ces doctrines ont été rapidement réprimées au cours de divers autodafés. C’est cette Espagne de la Réforme qui pût advenir mais qui, finalement, ne fut pas, disparaissant dans les bûchers du Saint Office, comme si rien n’en avait existé.

Casiodoro de Reina, l’héritier espagnol

Une opportune biographie a sauvé la romanesque histoire de Casiodoro de Reina qui s’enfuit de Séville pour voyager dans toute l’Europe. Doris Morano est l’auteure de « Casiodoro de Reina. Liberté et tolérance dans l’Europe du XIVe siècle ». L’optimisme des humanistes fut miné. De nombreux défenseurs de la concorde entre les Eglises furent retranchés de l’espace publique, voire directement éliminés, à mesure que les oppositions se rendaient manifestes. Les adhérents au protestantisme furent condamnés à se confiner dans les marges.

Ce protestantisme très marqué par l’humanisme chrétien fut représenté par des figures comme les frères Valdés, Francisco de Enzimas ou le docteur Cazalla, qui impulsa le foyer protestant à Valladolid. A Séville, Constantino Ponce de la Fuente, chanoine magistral de la Cathédrale et précédemment aumônier de Charles V, officiait dans une église secrète créée en ville, où se réunissaient des personnages de la noblesse. Mais l’église clandestine fut découverte et Ponce de la Fuente fut arrêté avec d’autres. Il mourut dans la prison du château Saint Georges à Triana (quartier de Séville), siège du Saint Office ; ses ossements furent exhumés et brûlés dans un autodafé sur une place de la ville pour exprimer la volonté d’extirper l’hérésie protestante.

A Séville l’épisode réformiste fut caractérisé par des particularités très singulières, puisque un monastère catholique y fut impliqué, celui de San Isidoro del Campo, qui pratiqua secrètement la Réforme. Il y eut aussi un commerce de livres prohibés qui entraient à Séville grâce à un muletier, appelé Julianillo Hernandez, qui cachait les exemplaires au fond des outres de vin qu’il rapportait de Bourgogne. Un épisode hérétique qui déboucha quelques années plus tard sur une entreprise majeure : la traduction complète pour la première fois en Castillan des Livres sacrés avec la publication de la Bible de l’Ours, un texte toujours utilisé aujourd’hui par les protestants de langue castillane.

La Bible de l’Ours, qui fut publiée à Bâle en 1569, s’est donc forgée dans cette Espagne troublée mais profondément influencée par les lectures nouvelles, par la révolution que supposa l’humanisme chrétien et par la conscience que devait entrer la lumière du renouvellement des doctrines catholiques, très discréditées par les cas de corruption et par le négoce des indulgences. Casiodoro de Reina est le grand protagoniste de cette révolution espagnole. Il est le moine du monastère Jeronimos de Séville qui initie la traduction de la Bible malgré l’interdiction de l’Eglise catholique d’en faire des traductions dans les langues vulgaires telles qu’elles promouvaient la Réforme protestante. Si Luther traduisit la Bible en Allemand, les moines sévillans décidèrent d’entreprendre le même projet en Espagne. Mais ils ne purent le mener à bien.

L’Inquisition découvrit l’hérésie que l’on pratiquait au monastère de San Isidoro del Campo à Santiponce, dans un monumental édifice qui encore aujourd’hui se dresse devant les ruines d’Italica. Certains moines réussirent à fuir, parmi lesquels Casiodoro de Reina, mais d’autres furent emprisonnés au château de Saint Georges en vue d’être brûlés dans divers autodafés, ce qui mit fin aux semences de l’hérésie protestante en Espagne.

Casiodoro de Reina et d’autres compagnons – comme Cipriano de Valera ou Antonio del Corro, parmi les premiers à se rendre en Grand-Bretagne – s’établirent dans l’Europe réformée. Dans cette Europe protestante, Casiodoro de Reina et plus tard Cipriano de Valera, furent les protagonistes de la grande aventure de la Réforme espagnole avec la version calviniste de la Bible de l’Ours. Une histoire qui fait appel non seulement à la religion mais aussi à un épisode de l’Histoire de la Culture européenne. Une histoire d’Espagnols oubliés et persécutés à cause de leur humanisme hétérodoxe, pour avoir pensé et eu le courage de lire ce qui était prohibé, pour avoir suivi l’esprit de leur temps : le renouveau classique à l’époque des intolérances religieuses.