Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

La « Bible de l’ours » à l’occasion du 400ème anniversaire de la mort de Cervantes

Source : Juan Antonio Monroy, Protestante Digital, 25 mai 2016

Juan Pérez de Pineda fit en sorte qu’à sa mort toute sa succession servît à la publication de littérature religieuse, et spécialement pour la traduction et la publication d’une Bible complète en castillan. Juan Pérez de Pinada (Montilla vers 1500-Paris 1567) était un écrivain protestant espagnol, auteur de nombreux ouvrages de doctrine et traducteur. Cette entreprise ardue fut menée à bien par Casiodoro de Reina (1520-1594) pendant douze années de travail et fut imprimée en septembre 1569 à Bâle. La première édition fut composée de 2600 exemplaires et connue sous l’appellation « Bible de l’ours », parce qu’elle a sur sa couverture un emblème gravé représentant le tronc d’un arbre avec en son centre une entaille contenant une ruche d’abeilles. On y voit appuyé sur le tronc un ours léchant le miel qui coule le long du tronc (« Que tes paroles sont douces à mon palais, Plus que le miel à ma bouche! »,  Psaume 119 : 103). Menendez y Pelayo dit de cette œuvre que « bien que comme travail philologique ce n’est pas une merveille…, alors qu’elle est accomplie au meilleur temps de la langue castillane, la version de Casiodoro de Reina surpasse de loin la version moderne de Torres Amat,  sans parler de celle du Père Scio ».

La version de Casiodoro de Reina fut révisée plus tard par Cipriano de Valera, andalous de Séville, diplômé des Universités de Cambridge et d’Oxford, fin connaisseur des langues bibliques, hébreu et grec. Il travailla pendant vingt ans à cette révision. Le Nouveau Testament en espagnol fut publié à Londres en 1596, et la Bible complète à Amsterdam en 1602, trois ans avant la publication du « El Quijote » de Cervantes en sa première partie. Toutes les éditions postérieures de cette version révisée – et il y en a eu beaucoup – portent le nom de version « Reina-Valera ». Menéndez y Pelayo écrit à propos du travail de Valera : « Les vingt ans qu’il dit avoir employés pour faire son travail de révision doivent être considérés comme une hyperbole andalouse, car en fait il n’a repris la Bible de Casiodoro de Reina que pour la réimprimer en y apportant quelques modifications et des notes qui n’ajoutent ni ne retirent pas énormément. Je ne peux pas nier qu’en général il améliora le travail de son prédécesseur, et que sa Bible, considérée comme un texte littéraire, doit avoir parmi nous la même autorité que la version de Diodati pour les Italiens. Enfin, elle fut faite pendant le siècle d’or ». (1)

Est-ce que Cervantes a eu connaissance de ces traductions ? Est-ce qu’il parvint à les lire ? Toutes les traductions de Valdés, Encinas, Pineda, Reina y Valera tombaient sous le coup de l’Inquisition qui interdisait leur lecture comme leur entrée en Espagne. Malgré tout, et bien que leur tirage fut petit par rapport à la population espagnole de l’époque, ces Bibles ont circulé à travers notre pays. Menéndez y Pelayo nous parle d’un curieux personnage  nommé Julian Hernandez, désigné sous le sobriquet de Julianillo vu sa petite taille. «  Il était de la région de la Mancha, né à Villaverde del Campo. Il se faisait passer pour muletier et avec ses bêtes de charge  introduisait clandestinement en Espagne sa « marchandise ». Il transporta de Genève en Espagne, en 1557, deux grands tonneaux…de Nouveaux Testaments, traduits par le docteur Juan Pérez, et les diffusa abondamment à Séville ».

A propos de la version de Reina, Menéndez y Pelayo dit que Julianillo « réussit à introduire en Espagne des exemplaires malgré la sévère prohibition du Saint Office ». Nous croyons qu’il arrivait la même chose à  d’autres traductions de cette époque et dont l’entrée en Espagne n’était pas tolérée. Il est probable que Cervantes soit tombé sur un de ces exemplaires au cours de ses déplacements à travers l’Espagne. Notre glorieux écrivain vécut à Séville et à Valladolid, et ces deux villes furent, selon le jugement de Menéndez y Pelayo, celles où principalement les Nouveaux Testaments et les Bibles furent distribués et dont la lecture était prohibée. En tant qu’homme de lettres, il est normal que Cervantes s’intéressât à tous les styles de textes, et la Bible ne lui était pas inconnue, comme nous l’avons montré.

D’autre part, il est possible aussi que Cervantes  connût ces exemplaires au cours de ses voyages à l’étranger. Comme l’objet de cet article est simplement de faire mention des versions de la Bible que Cervantes put découvrir en langue castillane, sans intérêt aucun pour mettre en évidence une version déterminée, nous n’entrons pas dans les détails des dates et des circonstances, mais nous voulons observer que durant son séjour en Italie, apparut en Suisse la traduction de Reina, au même titre qu’il se trouvait à Séville quand un certain Julianillo « dispersa largement à travers la capitale du Betis les Nouveaux Testaments de Pérez de Pineda ; puis, à une autre reprise à Séville, alors qu’il avait atteint un âge mûr, quand il faisait circuler secrètement dans la ville de la Giralda  la version révisée par Valera. Si le grand écrivain connut ou non ces traductions, seul Dieu le sait ».

(1)Menéndez y Pelayo, “Historia de los Heterodoxos Españoles”,

tome IV, page 176.

http://protestantedigital.com/blogs/39455/la_biblia_del_oso