Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Don Jorgito « el inglés »

Source : « Carta de España », No 715, mai 2015, Pablo Torres

Parmi les voyageurs romantiques qui se rendirent en Espagne dans la 1ère moitié du XIXème siècle, le plus extravagant a été George Borrow, un anglais ayant grandi en Ecosse et en Irlande, appelé à Madrid « Don Jorgito el inglés ».

Passionné d’équitation et enclin au vagabondage, George Borrow (1803-1881) fit ses études à Edimbourg et vécut sa jeunesse en Ecosse et en Irlande. En 1810 il fit la connaissance d’Ambrosio Smith, gitan britannique qui lui laissera une empreinte indélébile : il le suivra dans un campement de Gitans où il apprendra leurs coutumes ancestrales et leur langue. Son esprit aventurier le fera voyager, quelques années plus tard, en France, en Allemagne, en Russie, au Portugal, en Espagne, au Maroc et au Moyen Orient. Initialement comme représentant de la Société biblique, ensuite comme correspondant du « Morning Herald ».

Entre 1835 et 1840 il fut actif au Portugal  et en Espagne comme « colporteur » (diffuseur de bibles protestantes) de la Société biblique. Etabli à Madrid, il fit imprimer le Nouveau Testament traduit par le Père Felipa Scio de San Miguel…Il ouvrit une librairie à la Rue du Prince avec l’indication : « Bureau de la Société biblique et étrangère ». A Madrid on le désigna comme « Don Jorgito el inglès », un personnage singulier et amusant qui entretenait des relations avec la haute société.

Quand il apporta ses bibles protestantes à Séville, traduites en castillan et sans notes, en essayant de les faire connaître et de les diffuser, il fut confronté à une série de difficultés. Prétendre diffuser des idées religieuses opposées au catholicisme fondamentaliste lui valut la prison : la libre lecture de la Bible n’était pas autorisée en Espagne, considérée comme « marteau des hérétiques » (traduction littérale). La Bible protestante était considérée en plus comme une chose extravagante.

Il profita de ses mésaventures à travers l’Espagne pour écrire un livre, « The Bible in Spain » (1843), encouragé par l’hispaniste Richard Ford. L’œuvre, dont le titre peut créer de la confusion, narre ses voyages à travers l’Espagne : ce fut un succès dans toute l’Europe, excepté en Espagne où son édition fut interdite. Son contenu déplut aux autorités espagnoles qui pensèrent que l’ouvrage présentait des facettes du pays qui ne correspondaient pas à la réalité. La publication en fut interdite jusqu’en 1921. Et son interdiction fut réitérée pendant la dictature franquiste (1939-1975). En Espagne actuellement, l’ouvrage est considéré comme un classique de la littérature romantique de voyage. Il fut traduit par Manuel Azaña. Un important adepte de ses œuvres fut l’hispaniste Walter Starkie, auteur du livre « Don gitano », qui, au cours du XXème siècle, voyagea à travers l’Espagne, remettant en lumière les multiples facettes que le pays offrait aux curieux insolents.

Son œuvre, « The Zincali ; or Account of the Gypsies in Spain » (1841) est une description passionnée de la vie des Gitans espagnols et « The Bible in Spain, or the Journey, Adventures, and imprisonment of an Englishman… » (Londres, 1843) est une narration pittoresque de ses voyages et aventures en Espagne, durant la première guerre carliste (1832-1840), quand il prétendait vendre ses bibles. Le livre de G. Borrow touche à peine la situation des villes, des lieux et des monuments : il préfère se centrer sur les expériences directes avec les Espagnols de diverses conditions sociales, dans les lieux publics de l’époque : rues, places, tavernes, salons…Borrow, homme tempéré, accoutumé aux dangers et aux situations compromettantes, fut témoin d’exécutions publiques sur la « Plaza Mayor » à Madrid, où les condamnés étaient garrottés. Ce genre de scènes devait l’impressionner jusqu’à l’extrême ; il les décrit comme étant pris entre la fascination et l’horreur.

Certains paragraphes de Borrow sont très éloquents : Laissant à notre droite les montagnes de Jaen, nous passâmes par Andujar et Bailen, et le troisième jour nous arrivâmes à Sierra Morena, habitée par les descendants des colons Allemands. A deux lieues de cet endroit, nous entrâmes dans le défié de Despañaderros qui, même en temps de paix, a mauvaise réputation à cause des assauts des bandits qui infestaient la région à cette époque. Nous craignions d’être attaqués, dépouillés et maltraités, mais la Providence fut avec nous.

Borrow, défini par Azaña comme « un enfant triste fasciné par les Gitans », rencontra en Espagne des bandits et des contrebandiers, des paysans et des bergers, des toreros et des piliers de tavernes, des mendiants et des policiers, des individus des basses classes de la société et des muletiers…Son livre contribua à véhiculer une image « médiévalisante » dans l’Europe du romantisme.

Pablo Torres