Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Actualité de la Réforme protestante

Lupa protestante, 15 déc. 2017, Lidia Rodriguez Fernandez

Introduction

Pour l’entreprise Playmobil, célébrer la Réforme a été une affaire rentable. Le « petit Luther » a constitué dès février 2017 « la vente la plus rapide de l’histoire » ; en moins de 72 heures 34.000 figurines ont été  vendues, ce qui constituait un premier lot. Selon les chiffres officiels, l’Eglise luthérienne allemande a investi plus de 23 millions d’Euros dans la célébration du « Kirchentag », Jour de l’Eglise en mai 2017, dont 11 millions furent subventionnés par différents organismes publiques. La mise en scène de l’événement fut un tour de force avec la société allemande, profondément sécularisée, et plus encore si on tient compte des localités emblématiques de la biographie de Luther—Lutherstädte à Wittemberg—qui il y a encore 29 ans faisait partie de la République démocratique allemande, dans l’orbite communiste de l’Union soviétique.

Cependant, quel sens peut avoir le 31 octobre 1517 pour nous, comme protestants basques, catalans, andalous… ? Pour la majorité des Eglises protestantes et évangéliques, Luther n’est qu’un ancien souvenir du passé, dont la pertinence ne semble presque pas importante pour nos modes de penser, de faire et d’être dans notre monde. Mais pour ce qui est important, significatif, quelle réelle valeur a la Réforme protestante pour la société dans laquelle nous vivons ?

Nous devons tenir  compte que la Réforme protestante transcende le XVI siècle – la transition complexe du paradigme médiéval vers l’Ere moderne – ; elle transcende ses protagonistes, Martin Luther (1483-1546), Thomas Cranmer (1489-1556), Ulrich Zwingli (1484-1531), Marie Dentière (1495-1561), Catherine Zell (1497-1562), Catherine Von Bora (1499-1552), Isabel Dirks ( ?-1549) ; elle transcende y compris les controverses théologiques qui se sont produites, les polémiques sur les indulgences, les critiques du pouvoir temporel du pape, etc.

Historiens, sociologues, anthropologues et théologiens se rejoignent dans l’affirmation que la Réforme – mieux dit : les réformes, comme nous le mentionnerons en bref – entraînèrent avec elles de notables transformations spirituelles, culturelles, sociales, et y compris politiques qui, en principe, ne faisaient pas partie de l’agenda des réformateurs. Sans aucun doute, sans la Réforme notre société occidentale aurait emprunté d’autres chemins et serait bien différente de celle d’aujourd’hui. Les quatre principes théologiques qui guidèrent le Réforme – Sola fide, solus Christus, sola gratia, sola scriptura – non seulement eurent une importance inimaginable au moment de redéfinir la foi et la spiritualité de ces hommes et femmes, mais également des conséquences déterminantes pour la société de ce temps là…et pour la nôtre.

La thématisation théologique des arguments pertinents choisis par les réformateurs exprimaient des préoccupations et des intérêts très humains et s’enracinèrent dans un sol très fertile ; leurs demandes ne restèrent pas circonscrites uniquement au sein de leurs contemporains et dans le seul registre religieux.  Les principes de la Réforme orientèrent les décisions politiques et les comportements éthiques de ses protagonistes et continuent à orienter celles et ceux qui se sentent ses héritiers aujourd’hui. Ce que nous enseigne l’histoire des origines de ce mouvement, c’est qu’il n’est pas possible de faire de la théologie en marge de la société, qu’il n’est plus possible de croire sans que notre foi ait des effets dans la réalité, si bien qu’il est très important de prendre conscience des conséquences de ce que nous croyons. La biographie consacrée à « l’histoire de l’influence » de la Réforme protestante en Occident est très ample et recouvre diverses disciplines, de la sociologie à la psychologie, en passant par l’économie. Mais, vu les dimensions de cet article, nous ferons ressortir deux des conséquences de grande envergure qui se traduisent  en valeurs citoyennes pour nous.

Une célébration et une mise en valeur de la diversité

Le choix de la date du 31 octobre 1517 est dû à un acte symbolique effectué par le moine Martin Luther, qui mit en marche un mouvement qui, selon le théologien catholique H. Küng, fut capable de rassembler les mouvements réformistes antérieurs qui avaient échoué autour de sa figure charismatique. H. Küng affirme sans détour que sans Martin Luther il n’y aurait pas eu de Réforme en Allemagne. L’hagiographie et la légende – plus que l’historiographieproprement dite – narrent que le 31 octobre 1517 Luther afficha ses 95 thèses sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg. Le professeur de Nouveau Testament ne faisait rien de plus que suivre une coutume de l’époque, selon laquelle au sein de l’Université on rendait publiques les opinions sur un document exposé sur la porte de l’église, et de cette manière on ouvrait le débat à tous ceux qui souhaitaient y participer.

Les critiques de Luther, comme l’affirme H. Küng, s’enracinèrent dans un sol fertile, beaucoup plus fertile de ce que pouvait imaginer Luther lui-même. Ce geste apparemment inoffensif d’accrocher un document sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg supposa le commencement symbolique du mouvement de la Réforme, inspiré par quatre principes simples : la seule grâce, la seule foi, le seul Christ, la seule Ecriture, dont beaucoup d’Eglises protestantes et évangéliques sont les héritières aujourd’hui.

Maintenant donc, comme nous le soulignions en introduction, ceux qui portèrent le mouvement réformiste étaient des théologiens divers, dont les actions se déployèrent dans des occasions distinctes, avec de profondes divergences entre eux : Martin Luther dans deux Etats allemands, Thomas Cranmer en Angleterre, Ulrich Zwingli à Zurich, Jean Calvin en France et à Genève. Sans parler de toutes ces femmes de toutes conditions sociales – appartenant à la noblesse, à la bourgeoise naissante ou encore au monde de la campagne – qui embrassèrent avec enthousiasme les idées de la Réforme, dont certaines sont mentionnées plus haut.

Ces femmes trouvèrent dans le message de l’Evangile repris à nouveaux frais les clés pour repenser les rôles et les places qu’elles avaient dans la société et dans l’Eglise de leur temps. Sans les épouses des ministres du culte, comme Catherine de Bora, qui fit de son foyer un lieu au service de l’Eglise ; sans les activistes, comme Argula Von Grumbach, qui mit sa fortune et son influence au service de réformateurs ; sans les enseignantes et prédicatrices, comme Catherine Zelle, qui formèrent les premiers espaces communautaires protestants de vie spirituelle ; sans les martyres, comme Isabelle Dirks, qui donna sa vie pour la cause de l’Evangile, le mouvement réformé n’aurait pas eu accès à la popularité qu’il gagna dans les premières décennies du XVIe  siècle.

En plus, la Réforme ouvrit le chemin par vagues successives. On a parlé de la Première Réforme, en faisant référence aux mouvements antérieurs comme les Vaudois, qui émergèrent dans le dernier tiers du XII siècle ; ou des figures de Jean Wycliff (1320-1384) et Jean Huss (1370-1415), condamnés au Concile de Constance (1414-1418). On a parlé de la Réforme magistérielle en référence aux luthériens et calvinistes, ou de la Réforme radicale. La majorité des protestants, dont nous sommes, sont héritiers directs de cette dernière vague qui est, paradoxalement, le domaine le moins connu du monde protestant actuel.

On reconnaît comme Réforme radicale – the left wing of the Reformation, expression de R. H. Bainton – les différents mouvements qui commencèrent à Zurich dès 1525, autour des disciples de Zwingli, déçus de la lenteur avec laquelle on tâchait de mener à bien la Réforme officielle. C’est le cas des anabaptistes, qui défendaient le baptême d’adulte comme l’unique baptême possible. Leurs adversaires critiquaient cette pratique de re-baptême—de là vient le terme dépréciatif d’anabaptistes. Certains se constituèrent en groupes armés violents, autour de leur chef Thomas Müntzer (1489-1525), protagonistes des « guerres des paysans » en Allemagne (1523-1526), quand la compréhension de la « liberté chrétienne » comme rejet des injustices insuffla de l’espérance à des milliers de paysans dépossédés et soumis au pouvoir féodal de leurs seigneurs. D’autres souffrirent de la répression tant des catholiques que des protestants à parts égales.

Ainsi, aux premiers mouvements réformateurs, suivirent d’autres mouvements qui, au fil des siècles, ont gagné en complexité dans le panorama des familles protestantes et évangéliques. Le piétisme émergea au XVIIe siècle en Europe centrale et prolongea son influence tout au long du XVIIIe siècle, jusqu’à se caractériser au XIXe siècle avec l’apparition des différents groupes et dénominations qui en sont historiquement issus.

Il y eut des tentatives successives de « réformer la Réforme » au sein des grandes familles protestantes, comme pour les partisans de l’anglicanisme : 1) par les baptistes au sein du puritanisme anglais du XVIIe siècle, fortement influencés par les mennonites ; 2) par le prédicateur John Wesley (1703-1791), fondateur du méthodisme du XVIIIe siècle ; 3) par les Assemblées de frères en Irlande et en Angleterre au XIXe siècle.

Une mention spéciale est à souligner pour la place que prend dans cette configuration le mouvement pentecôtiste avec son implantation dès les années 80 et 90 du siècle passé. Le pentecôtisme est un mouvement qui a pris naissance au sein des Eglises protestantes nord-américaines depuis un peu plus de cent ans, qui se configure dans une série de groupes et dénominations propres provenant à l’origine de traditions diverses. De là vient le fait que nous pouvons observer des postures théologiques et culturelles très variées en son sein. En marge des dénominations pentecôtistes, à partir de 1960, émergent des individus, des Eglises et y compris des dénominations qui acceptent une partie des croyances référées à l’Esprit Saint  et assument la liturgie des Eglises pentecôtistes, sans cesser d’appartenir à leur dénomination d’origine et sans renoncer à leur propre tradition et à sa singularité.

En conséquence, il y aurait de quoi parler davantage de Réformes que de Réforme, car depuis son origine la Réforme fut un phénomène intrinsèquement pluriel et divers qui a donné jour à une ample constellation de dénominations, Eglises et groupes évangéliques qui se retrouvent dans un certains nombre de fondements communs comme la sola Scriptura, la justification par la foi seule ou la centralité de Jésus-Christ, mais avec des points saillants caractéristiques divergents. Ici s’enracine une des contributions les plus importantes que nous pouvons offrir à notre société, une société qui a besoin d’exemples concrets de rencontre, de dialogue dans la pluralité, et de réconciliation, parmi ceux qui pensent, croient et sentent les choses de manière distincte.

La célébration du 500ème anniversaire de la Réforme protestante n’a de sens que si nous la traduisons dans une nouvelle opportunité pour nous rencontrer et nous reconnaître comme des frères et des sœurs dans ce qui unit tous les chrétiens : la grâce salvatrice de Dieu, la centralité des Ecritures comme fondement de la théologie et de l’éthique, la centralité de Jésus-Christ crucifié et ressuscité pour la spiritualité humaine. Nous sommes concitoyens dans une société qui trop souvent crée des identités uniformes, monolithiques, qui accentuent les singularités et érigent des murs, se fondant dans l’exclusivisme. Face à ceux qui présument être dépositaires de la vérité absolue et immuable, nous sommes appelés, comme société, à écouter et à comprendre profondément la « vérité de l’autre », à la laisser résonner au fond de nous, parce que la vérité de cet « autre » peut occulter une vérité implicite y compris pour nous. De tous dépend que les menaces du fondamentalisme et de l’intégrisme ne viennent barrer la route à ce que nous avons eu tant de mal à construire collectivement.

Les protestants et les évangéliques devraient être les premiers à mettre en valeur la diversité, parce que c’est un don de l’Esprit, et non un mal inévitable qui viendrait éroder le vivre ensemble ou dénaturer les identités individuelles ou collectives. Nous devrions être les premiers à défendre que la pluralité est un signe de vitalité et le résultat cohérent de l’exercice de la liberté de conscience, en tant que valeur inaliénable qui permet à chacun/e d’entre nous de rencontrer Dieu en suivant son propre chemin et de reconnaître à d’autres de suivre leurs propres chemins. Cela nous conduit à l’importance de la deuxième contribution actuelle de la Réforme que je vais mettre en valeur ci-dessous

Une célébration et une mise en valeur de la liberté

Il est certain que les écrits de Martin Luther mettent  en avant l’intention première strictement théologique, d’ordre ecclésial. Le concept de « liberté chrétienne » de Luther s’établit en termes spirituels et individuels, issu de longues années de lutte intérieure face à l’image d’un Dieu craint et en confrontation avec le système des indulgences qui exploitait économiquement les moyens de salut. Le moine augustin se présente en théologien chrétien et non comme un penseur intéressé aux affaires politiques, car les données de sa réflexion sont exclusivement bibliques et théologiques, telles que ses écrits le démontrent. Dans les discussions de table, dans les lettres aux proches, ou dans les sermons, Luther se perçoit, fondamentalement, comme un chrétien, comme un homme de foi qui place sa confiance dans la grâce imméritée de Dieu qui le libère du péché et de ses conséquences.

« Je n’ai rien et ne suis rien, que je peux presque me glorifier d’être chrétien. Donc à moi, maudit, pauvre, indigne et misérable pécheur, Dieu, Père de toute miséricorde, me confia l’Evangile de son Fils, me rendant fidèle et honnête, et jusqu’à maintenant il m’a maintenu et fondé en Lui… »

Cela étant dit, il n’est pas moins sûr que sa protestation contre le pouvoir temporel du pape, ses réflexions sur la liberté chrétienne ou sa revendication d’une vie ordinaire produisirent un profond impact dans l’imaginaire social et promurent des échanges qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui. Le concept luthérien de « liberté » a eu d’importants effets qui ont influencé directement la manière de comprendre l’action politique ; la personnalité publique que Luther a constitué et l’instrumentalisation de sa figure a produit comme effet de projeter sur lui toutes sortes d’aspirations libertaires. Nous faisons référence ici à l’Historien Thomas Kaufmann dont l’œuvre a été traduite en espagnol, une biographie du réformateur :

Certains chevaliers impériaux le saluèrent comme un avocat de leur lutte contre la suprématie des princes territoriaux et pour la liberté allemande ; certains bourgeois virent en lui un sympathisant de leur combat en vue de l’autonomie des cités ; certains paysans virent en lui un garant de leurs exigences pour la justice sociale.

Dans ses écrits de 1520, une année décisive pour l’histoire de la Réforme, Luther accentue son discours sur la liberté de « l’homme spirituel » pour obéir à l’Evangile, la liberté informée et confortée par les Ecritures. Dans « La captivité babylonienne de l’Eglise » , Luther fait état d’une réflexion dans un aparté consacré au baptême sur la libération que ce sacrement produit en tout chrétien. Nous lisons :

Voici la liberté et la conscience proclamées avec confiance. Ni les hommes ni les anges ne peuvent imposer aux chrétiens des lois en justice, autrement que dans la mesure où ces chrétiens mêmes les désirent ; nous sommes complètement libérés. Si certaines étaient imposées, elles seraient supportées de telle façon que la liberté de conscience serait toujours sauve, pour se rendre compte et affirmer avec sécurité qu’on infère une injustice qu’ils supportent avec gloire, et toujours en essayant de ne pas justifier la tyrannie par la peur de ne pas critiquer le tyran.

Comme nous pouvons l’apprécier, le retentissement publique de telles affirmations est évident : les réflexions théologiques se transforment en préoccupations et idéaux politiques. La confrontation de la conscience individuelle devant Dieu, telle que la vit Luther dans sa propre expérience et dont il fait état dans ses écrits, marque une nouvelle forme de confrontation à un pouvoir qui se trouve être contraire à l’Evangile, légitimée théologiquement à partir de « la liberté chrétienne ». La résistance face à « l’idolâtrie papiste » sera, pour les protestants anglais, inséparable de la résistance face à la tyrannie politique. La fameuse sentence de Jésus « Donnez à César ce qui est César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Marc 12 :17) sera pour les puritains anglais le contrepoint à la divinisation du pouvoir du roi comme « tête de l’Eglise ».

La liberté de conscience dans l’Eglise et face à l’Eglise servira d’école pour les libertés politiques dans les pays à majorité protestante. Les actions du chrétien libéré par Christ ne sont plus considérées pour leur adéquation avec les lois établies, ni pour leur correspondance avec l’opinion publique en général ou avec les consignes d’un parti politique en particulier. La liberté de conscience sera postulée comme un droit face à l’Etat, légitimant la participation citoyenne et les mouvements de résistance et d’objection de conscience.

D’autre part, le pessimisme anthropologique protestant tant décrié, qui conçoit l’être humain comme pécheur, déchu, favorisera les principes démocratiques qui limitent le pouvoir politique par le moyen de mécanismes de contrôle et d’équilibre divers, opérationnels tant dans les systèmes parlementaires que dans les différentes formes de fédéralisme. Ici s’enracinent d’autres contributions parmi les plus importantes que nous pouvons offrir à notre société, une société qui a besoin d’exemples concrets de la défense pacifique des libertés individuelles et collectives. En reprenant des propos qu’utilisait le théologien argentin José Miguez Bonino (1924-2012) il y a plus de trente ans, la célébration du 500ème anniversaire de la Réforme n’a de sens aujourd’hui que si :

…- et dans le mesure où—elle arrive à récupérer le rôle subversif qu’elle réalisa dans le passé, mais dans une situation radicalement distincte dans laquelle nous nous trouvons.

Nous devrions être comme protestants et évangéliques les premiers à mettre en valeur la défense de la liberté de conscience et ses conséquences, parce que nous avons emprunté ces mêmes chemins de libération qu’ouvrirent ceux qui vécurent leur foi en se débarrassant du fardeau que des siècles d’exigences institutionnelles avaient accumulé sur leurs épaules, avec la « conscience captive de la Parole de Dieu », ainsi que le dira Luther de lui-même à la Diète du Saint Empire Romain Germanique à Worms. L’hagiographie—plus que l’historiographie proprement dite—nous rapporte que, forcé à se rétracter de ses écrits face à l’empereur Charles Quint, le toujours moine augustin affirma le 18 avril 1521 ce qui suit :

Comme votre Majesté et Vos Grâces, Seigneurs Princes Electeurs et Princes, désirent une réponse simple et précise, je donnerai une réponse qui ne comprenne ni cornes ni dents, à savoir, mis à part le cas où je serais réfuté et confondu par le témoignage des Saintes Ecritures ou par des arguments et motifs publiques, clairs et évidents – étant donné que je ne crois ni au pape ni aux conciles, parce qu’il est manifeste et patent qu’ils étaient dans l’erreur fréquemment et se sont contredits eux-mêmes – et comme déjà avec les passages cités et allégués par moi je suis convaincu et ma conscience est liée à la Parole de Dieu, je ne peux ni ne veux me rétracter, car il n’est pas sûr ni recommandable de faire quelque chose contre sa conscience. Ici je suis, (cela m’appartient) je ne puis procéder d’une autre manière. Que Dieu me soit en aide. Amen !

En tant que protestants et évangéliques, nous devrions être les premiers à défendre le droit à l’anti-conformisme, à la résistance non-violente, à l’objection de conscience qui lutte pour un monde meilleur. Je ne peux m’empêcher de citer un autre Martin Luther, dans ce cas pasteur baptiste et prix Nobel de la paix, Martin Luther King (1929-1968), certainement le lieder et activiste le plus connu du Mouvement pour les Droits civils aux Etats-Unis. Dans sa longue lettre écrite en prison, « Lettre de la prison de Birmingham (16 avril 1963), MLK répond aux critiques à son encontre dans une lettre publique dont le contenu est élaboré par huit lieder religieux de l’Alabama, alors qu’il est détenu pour avoir protesté en utilisant la non-violence contre la ségrégation raciale :

…bien que je fus dérangé initialement d’être qualifié d’extrémiste, à mesure que je pensais à ce sujet je me suis senti de plus en plus satisfait avec cette étiquette. Jésus ne fut-il pas un extrémiste de l’amour ?: « aimez vos ennemis, pardonnez à ceux qui vous insultent, faites le bien alors qu’on vous hait et priez pour ceux qui sont sans pitié et abusent de vous en vous persécutant ». Amos n’était-il pas un extrémiste de la justice ?: « laissez la justice couler comme l’eau et que l’équité coule comme une source intarissable ». Paul n’était-il pas un extrémiste de l’Evangile ?: « Je porte en mon corps les stigmates de Jésus-Christ ». Luther n’était-il pas un extrémiste ?: « Je me maintiens selon mes paroles ; je ne peux œuvrer d’une autre manière. Que Dieu vienne à mon aide ». Et John Bunyan ?: « Je resterai en prison jusqu’à la fin de mes jours plutôt que de détruire ma conscience ».

La question n’est pas de savoir si nous devons être extrémistes, mais  quel type d’extrémistes nous devons être. Serons-nous des extrémistes de la haine ou de l’amour ? Serons-nous des extrémistes du maintien de l’injustice ou de la diffusion de la justice ? Certainement que l’hémisphère Sud, la nation ou le monde ont désespérément besoin d’extrémistes créatifs. Leurs aspirations à la justice et à la liberté nous conduisent directement à la conclusion de cette brève réflexion sur l’actualité – et de façon saillante – de la Réforme protestante pour l’Eglise et la société aujourd’hui.

Conclusion : Semper reformanda

Quel est en définitive le principal fondement d’une quelconque action ayant un rôle  déterminant dans les institutions des réformateurs du XVIème siècle ? La raison fondamentale de la célébration du 500ème anniversaire de la Réforme protestante, tant pour ceux qui professent la foi comme pour la citoyenneté en général, est que la Réforme puisse être dans la continuité un projet de transformation dans l’espérance d’un monde meilleur. Il y a 500 ans, la Réforme fut une révolution copernicienne dans la manière de faire de la théologie. Le théologien Paul Tillich décrivit cela comme « le principe protestant ». Il ne s’agit pas d’une simple doctrine, même de la doctrine principale du protestantisme, mais cela va bien au-delà : « c’est le critère ultime de toute expérience religieuse et de toute expérience spirituelle ; en étant conscient ou pas de cela ». Faisons référence à Tillich :

Le principe central du protestantisme est la doctrine de la justification par la grâce, laquelle signifie qu’aucun individu ni aucun groupe humain ne peut prétendre obtenir une dignité divine par ses acquis moraux, par son pouvoir sacramentel, par sa sainteté, ou par sa doctrine. Si, consciemment ou inconsciemment, on prétend une telle chose, le protestantisme exige d’opposer à cela un désaveu par la protestation prophétique, qui donne à Dieu seul l’absolu de la sainteté et qui nie une quelconque prétention d’orgueil humain…Le principe protestant est le jugement de toute réalité religieuse et culturelle, incluant la religion et la culture qui se nomment elles-mêmes « protestantes ».

Tillich poursuit en disant :

Le christianisme est définitif dans la mesure où il tient le pouvoir de critiquer et de transformer chacune de ses manifestations historiques ; et ce pouvoir est, précisément, le principe protestant.

 Le théologien critique la religion véhiculée par le statu quo, celle qui sacralise la réalité et renonce à la transformation sociale, et pour cela il établit une claire distinction entre « le principe protestant » et le « protestantisme », en ce que la réalisation historique est conjoncturelle et provisoire. Les Eglises protestantes et évangéliques n’épuisent pas « le principe protestant ». Cette auto-compréhension donne la possibilité au grand principe protestant de se réaliser : ecclesia reformata semper reformanda, « l’Eglise Réformée en permanence en train de se réformer », avec comme conséquence claire que nous vivons immergés dans « le déjà là et pas encore là ».

Ce n’est pas un hasard que le fameux slogan latin soit né au XVIIème siècle, un siècle après l’enthousiasme initial des Réformes. Parvenue à une certaine fatigue et désillusion, l’expression ecclesia reformata semper reformanda insiste sur le fait que l’Eglise devrait sans cesse faire un auto-examen et se renouveler dans l’authenticité de la doctrine évangélique. Cette manière de concevoir l’Eglise chrétienne donne la possibilité de la nécessaire auto-critique et nous conforte dans la nécessité d’un continuel renouvellement, d’une actualisation et d’une transformation de nos croyances et pratiques pour réagir à partir de la fidélité à la Parole de Dieu, aux nouveaux objectifs et défis que chaque génération porte en elle. Quelle seront donc les 95 thèses que nous avons besoin d’afficher aujourd’hui sur la porte de l’église du château de Wittenberg ? Permettez-moi d’afficher les trois premières :

  1. Dans cette société du tout marché, où tout semble avoir un prix et jusqu’au plus sacré qui peut être vendu, protestants et évangéliques nous avons à proclamer que le pardon de Dieu ne se marchande pas ; que la grâce offerte en Jésus est gratuite, et que ce don reçu librement nous donne la possibilité de sortir de la logique de la rétribution, de l’interchangeabilité qui définit le do ut des (la logique du donnant-donnant) pour entrer dans une économie gratuite du don, du pur amour en échange de rien.
  2. Face au défi écologique, protestants et évangéliques nous avons à proclamer que nous faisons partie de la création, une création qui souffre et gémit dans les douleurs de l’enfantement (Romains 8 : 22) à cause de notre cupidité ; que cette terre dévastée, saccagée et contaminée, n’est pas un bien de consommation, et que notre tâche est de la conserver pour les générations futures, en vivant et en croissant avec elle, dans l’espérance « des nouveaux cieux et de la nouvelle terre » (Apo 21 : 1 ; Esaïe 65 : 17).
  3. Au milieu de tant de peuples souffrant où l’on continue à bafouer les droits humains fondamentaux, protestants et évangéliques nous avons à proclamer que notre Dieu est joint à la Croix, c’est-à-dire lié aux victimes et aux perdants de l’histoire, parce que la recherche de la justice ne se termine pas avec la promulgation de lois justes, mais que notre horizon est celui de la miséricorde en quête d’égalité, de paix et de liberté à l’image du Christ, au-delà des lois humaines.

En définitive l’actualité de la Réforme se démontre dans le potentiel critique que provoque la rencontre avec  le Crucifié et le Ressuscité pour questionner, non seulement la société de notre temps, mais surtout la réponse que le peuple de Dieu donne à cet appel.

Soli Deo Gloria

Lidia Rodriguez est pasteure de la Communauté Chrétienne Evangélique de Santutxu (Bilbao) et professeure à l’Université de Deusto.