Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Lettre ouverte aux protestants espagnols

Qu’est-ce que l’identité protestante ?

Pasteur Fausto Berto, président de Pro Hispania

Ce texte est publié en espagnol pour l’Espagne et dans l’EdM 359 (juin 2019) pour les lecteurs francophones

Depuis un certain temps déjà, au travers des différents articles que je traduis de l’espagnol en français, publiés dans les numéros de l’Etoile du Matin de ces dernières années concernant le protestantisme espagnol, en vue d’informer les lecteurs francophones, je suis frappé par certaines problématiques récurrentes auxquelles sont confrontés les protestants espagnols, et spécialement notre Eglise sœur, la IEE (Eglise Evangélique Espagnole). J’ai bien spécifié « notre Eglise sœur », car sa structure est presbytéro-synodale et son fonctionnement est similaire aux Eglises réformées protestantes, où la Réforme s’est implantée dès le XVIe siècle dans certaines régions ou pays plus au nord de notre continent européen. Je suis heureux de pouvoir dire que nous partageons les mêmes valeurs que la IEE.

Quelles valeurs ? Evidemment, nous les voulons enracinées dans l’Evangile, dans le cadre de l’Ecriture Sainte, et spécialement dans le message de Jésus Christ. Cela nous a historiquement conduits à un bouleversement des valeurs, à un changement de l’ordre des priorités. L’Ecriture dans laquelle on discerne la Parole de Dieu a pris le pas sur la Tradition (dogmatique) ; celle-ci a été analysée et critiquée sur la base d’une nouvelle lecture de l’Ecriture, mettant l’accent, par exemple, sur la justification par la foi seule, sans les œuvres de la loi. Ce fut une libération considérable – la découverte de la grâce ! – dont les effets ont été gigantesques, non seulement sur le plan théologique, mais aussi sur les plans ecclésiastique et social. Une nouvelle vision de l’être humain et du monde était née.

Cela a engendré une structure d’Eglise qui se veut démocratique, ouverte et accueillante, véhiculant le souci de ses membres et de sa croissance, comme de son témoignage dans ce monde, portant une attention particulière à la vie communautaire, mais pas seulement ! L’essence et l’identité de l’Eglise se construisent aussi dans son rapport au monde, aux autres, à la société, au pluralisme des idées et des comportements. Certes, il faut faire la part des choses ; examiner toutes choses et ne retenir que ce qui est bon, comme disait l’apôtre Paul. Mais, fondamentalement, il est question ici d’un état d’esprit : avoir une identité protestante forte et une spiritualité vivante, enracinées, étayées par une bonne argumentation solidement fondée, ne conduit pas à un positionnement exclusif et fondamentaliste. Au contraire, c’est lorsqu’on a une identité forte (personnelle, sociale, spirituelle, etc.) qu’on est conduit à aborder les autres avec leurs différences d’une manière à la fois digne, loyale, sereine, respectueuse et, le cas échéant, avec de la compassion et dans une véritable écoute.

Les fondamentalistes de tout poil, que ce soit sur les plans religieux, idéologique, politique, cachent en réalité derrière leur façade intransigeante et exclusive une grande faiblesse et de la fragilité, même inconsciente. Ils sont motivés par le phantasme que le monde entier devrait penser comme eux, qu’ils sont du bon côté de la barrière, que les autres pour être « sauvés » doivent vivre les mêmes expériences que les leurs, avoir le même type de piété, suivre le même schéma que celui qu’ils ont suivi, que la vérité ne peut être découverte que dans leurs milieux, dans leurs cadres fermés. C’est la grande illusion, le rêve irréalisable. Cette voie est mortelle !

Ce qui m’émeut le plus dans l’attitude du Christ dont les Evangiles nous parlent, c’est qu’il a en toutes circonstances considéré la priorité de l’être humain sur les structures, les règles, les lois, les doctrines et les traditions quelles qu’elles soient. Cela me touche profondément. Dieu sait si ce message est d’une pertinence folle aujourd’hui dans une société qui se rigidifie à tous les niveaux, qui produit de plus en plus de règles de contrôle des structures et des fonctionnements (on le voit dans les administrations et dans les grandes entreprises) ! Cela dénote une baisse du niveau moyen de la confiance collective dans une société et une recherche du pouvoir. Quand on n’a plus confiance (en soi, en l’autre et peut-être en Dieu), ou qu’on a peur de l’autre, on crée une règle supplémentaire ! Et on croit résoudre le problème. Quelle absurdité ! Oui, alors le Christ nous redit : « La loi est faite pour l’homme et non l’homme pour la loi ». Pour le dire avec un peu d’humour, je ne suis de loin pas un anarchiste camouflé ; il faut bien quelques règles et des structures pour faire fonctionner un groupe humain et une société, y compris l’Eglise bien sûr. Mais posons-nous toujours la question : à quoi servent-elles ? A l’autojustification d’un système ou d’un groupe de pouvoir ou sont-elles vraiment au service de l’être humain ? Examinons toutes choses et ne retenons que ce qui bon.

La libération offerte par l’Evangile fait partie de l’identité protestante. Elle nous rend responsables et libres. Elle s’oppose à tous les processus d’autojustification. La foi, c’est une manière de refuser de s’auto-justifier (par son comportement, sa doctrine, ses idées, ses œuvres, ses mérites, etc.). C’est ça la liberté de l’Evangile. Autrement, pour reprendre un langage qui semble dépassé, on refait son salut par les œuvres (y compris religieuses), ce qui est illusoire. Seul Dieu nous justifie gratuitement et laisse passer le souffle de l’Esprit dans notre vie appelée à être renouvelée. Avons-nous pris toute la mesure de la grâce et de ses effets ?

Abordons maintenant la question du vocabulaire. Le problème c’est que derrière le vocabulaire il y a des réalités qui nous touchant. Jusqu’ici je n’ai utilisé que le mot « protestant » pour le référer à une identité d’Eglise. En Espagne la question est assez complexe, car on utilise les mots « protestant », « évangélique », « réformé », parfois d’une manière distincte pour chaque mot, parfois en les associant. Cela cause un peu de confusion. Je me permets humblement de prendre l’exemple de mon pays, la Suisse. En Suisse nous avons des Eglises (structurées dans chaque Canton suisse) désignées comme « Eglises Evangéliques Réformées ». Elles se distinguent des églises (ou des Fédérations d’Eglises évangéliques) ou des communautés évangéliques qui, tout en venant historiquement du tronc protestant, se sont distancées des Eglises Réformées historiques au fil du temps (dans mon Canton, Vaud, la Réforme a été acceptée en 1536). Le mot « évangélique » seul ne désigne exclusivement que ces communautés, et non pas les Eglises Réformées Evangéliques qui, dans certains Cantons, sont même considérées juridiquement comme d’utilité publique.

Ainsi il n’y a pas de confusion entre « Eglises Evangéliques Réformées » et églises de type évangélique congrégationaliste (frères, pentecôtistes, baptistes, charismatiques, etc.). Il existe une Fédération des Eglises Evangéliques Réformées au plan national, mais qui n’a pas de pouvoir exécutif sur les Eglises cantonales. Chaque Eglise Cantonale a ses structures au plan législatif (Synode) et au plan exécutif (Conseil synodal). Nous ne sommes donc pas confrontés à une Fédération d’Eglises où pourrait exister le risque d’exclure ou de minoriser une Eglise particulière à cause de ses positionnements éthiques ou doctrinaux, ou parce qu’elle ne serait pas dans la ligne de la majorité. Par exemple, l’Eglise Evangélique du Canton de Vaud n’a pas vraiment de Confession de foi. Elle se réclame simplement des grandes confessions de foi réformées à travers l’histoire. Elle a des principes constitutifs. Je ne vous livre ici que les deux premiers.

  1. L’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud a pour seule autorité Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Avec la Bible, elle le reconnaît comme Sauveur et Seigneur de l’humanité et du monde. L’Eglise trouve en Lui son fondement et son sens.
  2. A la lumière du Saint-Esprit, elle cherche à discerner dans les Ecritures la Parole de Dieu. Elle proclame le salut par grâce accueilli dans la foi. Avec les Eglises de la Réforme, elle affirme que la Bible doit toujours être interprétée et soumet cette interprétation à la Bible elle-même.

Pour prendre un autre exemple, davantage comparable à la situation espagnole, la Fédération Protestante de France (FPF) est l’instance représentative du protestantisme français auprès des pouvoirs publics depuis sa création en 1905. Ses membres s’inscrivent dans la longue tradition des Réformes du XVIe siècle et de celles qui ont suivi. Luthériens, réformés, anglicans, évangéliques et réformés évangéliques, libristes, méthodistes, baptistes, mennonites, adventistes, salutistes, pentecôtistes, charismatiques… tous contribuent à la richesse de cette diversité protestante.

Remarquez ici que c’est le mot générique « protestant » qui englobe le tout, lequel ne se réduit pas du tout au mot « évangélique » ! Sachant que la FEREDE (Fédération des Entités Religieuses Evangéliques d’Espagne) se permet de juger la IEE (Eglise Evangélique Espagnole), de la minoriser dans une voie d’exclusion au sein de la Fédération, parce qu’elle a un positionnement différent dans son approche des personnes dont l’orientation sexuelle est en marge du discours majoritaire (LGBT) ; sachant que la IEE a été exclue du Conseil évangélique de Madrid pour des raisons comparables ; sachant que la FEREDE s’est penchée sur ce qu’est « l’identité évangélique » et a statué sur cette question au mépris de la diversité protestante, alors je le dis assez directement à ceux qui pensent détenir une « identité évangélique » contraire à l’esprit du protestantisme : cela n’est pas acceptable ! Cette pseudo-identité « évangélique » n’a pas grand-chose à voir avec une identité protestante. J’ai traduit plusieurs articles dans l’Etoile du Matin pour signaler ce problème aux lecteurs francophones : Un virus touche les Eglises protestantes (évangéliques) d’ici et de là-bas, Ignacio Simal Camps, EdM 355 ; La dérive d’un certain protestantisme espagnol, Alex Roig, EdM 356 ; Nouvelles «inventées » dans les médias protestants, Ignacio Simal, EdM 357 ; L’Identité évangélique espagnole, IEE, très « espagnole », Juan Sanchez, dans ce numéro, EdM 359.

Que demande-t-on à une Fédération d’Eglises protestantes ? Qu’elle joue son rôle de représentativité vis-à-vis de l’Etat, qu’elle trouve son union à l’aide de quelques principes constitutifs de base pour permettre son fonctionnement, qu’elle respecte les différentes dénominations en son sein et qu’elle collabore avec elles, et non pas qu’elle édicte une doctrine ou prenne une position qui devrait s’imposer à tous ses membres. Que se passerait-il par exemple si des Eglises au sein d’une Fédération voulaient imposer le pédobaptisme aux autres, ou réciproquement le baptême d’adulte à l’exclusion du baptême des enfants ? Ce serait absurde ; le rôle d’une Fédération n’est pas celui-là. Et c’est là que les « évangéliques » très « évangéliques » (dans un sens qui n’est pas protestant) ont commis une erreur grave, dans leur prétention à revendiquer pour eux « une identité évangélique » que personne ne reconnaît, à part eux-mêmes, et surtout pas les grands courants protestants ou réformés à l’échelle internationale, dont la IEE fait partie de plein droit. La lettre tue, l’esprit vivifie.

Il est temps de conclure. Qu’est-ce qui fait l’identité protestante et réformée de la IEE ? Outre les points déjà mentionnés plus haut, je suis impressionné par cette Eglise minoritaire dont les membres s’engagent avec détermination, avec foi, avec un sens aigu de la solidarité, non seulement vis-à-vis de leurs communautés respectives, mais aussi à l’égard des plus démunis, des laissés-pour-compte, des migrants. Je suis impressionné par cette Eglise minoritaire qui, malgré ses moyens limités, trouve des ressources humaines, morales et spirituelles pour être présente dans l’espace public, pour collaborer avec les autorités locales ou le monde de la culture là où c’est possible, prête à rendre compte de l’espérance qui l’habite. Je suis impressionné par cette Eglise minoritaire qui conserve et développe ses liens avec des instances internationales, sur les plans des Conférences ou des Institutions ecclésiastiques, des œuvres d’entraide et de l’engagement solidaire ; une Eglise qui continue à se battre pour faire reconnaître les droits des pasteurs retraités ou de leurs veuves qui furent privés de Sécurité Sociale et discriminés pendant le franquisme. J’irais même jusqu’à dire qu’un des grands principes protestants consiste à ne pas tomber sous la critique de Jésus qui a eu des paroles très dures à l’égard des Pharisiens -hypocrites et sépulcres blanchis ! – parce qu’ils faisaient passer leurs règlements et leurs doctrines au mépris de la simple humanité, au mépris de la veuve et de l’orphelin, au mépris de celles et ceux qui ne partageaient pas leurs points de vue, comme le font aujourd’hui certaines communautés évangéliques fondamentalistes qui n’ont rien de protestant.

Avec la revue l’Etoile du Matin, nous sommes fiers d’avoir contribué à établir un lien étroit entre le protestantisme espagnol, spécialement avec la IEE, depuis 112 ans ! Dans cet élan, l’Association Pro Hispania s’est constituée après la seconde guerre mondiale pour apporter un soutien aux protestants espagnols. Alors oui, frères et sœurs de la IEE, par tous les aspects qui vous caractérisent dans votre identité protestante reconnue, dans votre manière d’agir en Eglise et de vous impliquer dans le monde qui vous entoure, dans votre respect du pluralisme protestant, dans votre manière de rendre compte de l’espérance qui vous habite, vous êtes vraiment notre alter ego, protestants et réformés comme nous. Il n’y a pas de doute pour nous : c’est vous qui êtes les meilleurs représentants du courant protestant réformé en Espagne, qui faites valoir ce que l’esprit protestant en Espagne.

Pasteur Fausto Berto, président de Pro Hispania
et rédacteur de l’Etoile du Matin