Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

L’esclavage au XXIe siècle

Source : « Protestantes », no 3, 2019

Interview de Maria Vargas et d’Antonio Pardo du Centre œcuménique de Los Rubios (IEE) de Malaga

L’Eglise Evangélique/Réformée Espagnole a mené à bien une interview de ce couple qui, depuis des années, assume un ministère d’accueil et d’accompagnement pour les filles qui sont maltraitées par les mafias du Nigéria, du Maroc, de la Colombie, de la Roumanie, entre autres pays, mais aussi d’Espagne.

Quelle différence y-a-t-il entre trafic humain et traite des personnes ?

Le trafic humain consiste à faciliter l’entrée des personnes dans un Etat où celles-ci ne sont ni ressortissantes, ni résidentes, conscientes qu’elles doivent payer un montant pour y être conduites. Le trafic illicite d’immigrants est un délit contre l’Etat. Tandis que la traite des personnes est le rapt, le transport, avec l’utilisation de la force, de la fraude, de la tromperie et des menaces pour obtenir leur soumission et les exploiter sexuellement, ou dans le travail, ou encore pour prélever leurs organes. La traite est un délit contre la personne.

Comment sont-elles kidnappées ?

Pour la majorité des cas dans leur pays d’origine, enlevées par des organisations criminelles, des réseaux comprenant des connaissances et des familiers, ayant peu de moyens, touchés par la pauvreté, la précarité du travail, devant maintenir des mineures à leurs charges, abusées et maltraitées. Beaucoup de femmes se rendent en Espagne dans le but de trouver un travail digne.

Qui est responsable ?

Evidemment les Etats, qui devraient prévenir, protéger, restaurer et compenser. Ces faits sont des violations des Droits Humains, le droit à la vie et à l’intégrité physique, l’interdit de la traite cruelle, inhumaine et dégradante, la liberté de mouvement et l’interdit de l’esclavage.

Dispose-t-on de données réelles ?

Selon l’ONU : 4 millions de femmes sont réduites en esclavage dans le monde et 2 millions d’enfants, garçons et filles, dont 79% pour l’exploitation sexuelle, 18% pour le travail forcé et 3% comme enfants soldats, pour l’enlèvement d’organes, pour le mariage forcé, pour la mendicité forcée, etc.

Quelle est la situation espagnole ?

En plein XXIe siècle nous assistons à l’une des situations les plus honteuses de notre temps ; nous avons un des indices les plus élevés de la traite en Europe. Nous sommes le deuxième pays de destination et de transit pour l’exploitation sexuelle : Italie, Espagne, Roumanie. Le troisième au monde pour le tourisme sexuel. Plus de 100 000 personnes en sont victimes en Espagne. Pour avoir une idée : c’est tout le stade  de Bernabeu plein de femmes.

Il y a un mouvement journalier de 5 millions d’Euros (ça veut dire quoi ?) et le 90% des femmes sont étrangères. Il est évident que l’immense majorité de ces femmes ont été trompées lorsqu’on leur a offert un travail à l’étranger. A peine arrivées à destination, on leur a pris leur passeport et on les a mises en situation de détention en vue de les soumettre à force de mauvais traitements, de violences et d’abus, jusqu’à devoir accepter la situation imposée pour sauver leur vie et celle de leur famille.

Connaît-on les routes des trafiquants ?

Certaines de ces femmes, venant de pays éloignés, mettent des mois pour arriver en Europe, suite à un voyage long et sans retour ; elles sont violées et obligées de se prostituer pour payer la dette contractée liée aux frais de voyage et des séjours. On peut chiffrer ce montant entre 30 000 et 40 000 euros. Ensuite la dette n’a pas de fin, pour payer le loyer, de quoi manger, les vêtements, face à un ensemble de difficultés. Les routes les plus communes sont les africaines, par la Lybie, puis l’Italie, ou par le Maroc, puis l’Espagne.

Que faites-vous à travers votre association ?

Nous sommes une Association (PAPILIO) comprenant une quinzaine de personnes dont cinq sortent dans les rues chaque semaine et dans certains lieux très fréquentés de la ville. Nous allons vers les rotondes, le long de certaines rues et nous offrons à ses personnes marginalisées des boissons chaudes et un kit d’hygiène intime. Nous faisons preuve du sens de l’accueil, avec bienveillance et chaleur humaine, et nous leur parlons d’une vie meilleure possible, sur le plan physique, spirituel et sur le plan du travail. C’est un changement sur le chemin duquel beaucoup d’entre elles sont en trian ( le chemin que beaucoup d’entre elles sont en train d’emprunter ? 

Quel type de réponse font les filles ?

Remarquable, car elles font déjà partie de notre famille et nous reçoivent avec une grande gratitude et du respect. Nous rencontrons de 80 à 90 filles lors de chaque sortie.

Que faites-vous pour celles qui veulent sortir ?

Nous les mettons en contact avec les différences Maisons de refuge qui se trouvent en Espagne ; nous les accompagnons et les appuyons dans leur développement personnel, dans le processus d’une vie meilleure.

Que faites-vous pour sensibiliser notre société ?

Nous sommes présents dans toutes les occasions qui se présentent à nous, surtout dans les Ecoles d’éducation secondaire ; dans les programmes de télévision, à la radio, dans la presse, dans certaines conférences, dans des Journées solidaires contre la traite, etc. Nous exposons la cruelle réalité. Nous présentons la dureté de l’esclavage et disons que personne ne devrait vendre son sexe. Si nous obtenons de conscientiser cette génération  et l’éduquer dans l’égalité des genres, nous aurons accompli un grand pas. Nous croyons que le jour où il n’y aura plus de consommateurs, la traire sera terminée.

Que pouvons-nous faire comme Eglise ?

Nous sommes convaincus que de par notre position et notre engagement de  chrétiens nous devons continuer de travailler pour abolir l’esclavage. Nous croyons que comme Eglise nous devons être à la tête et non pas à la queue de cette lutte. « Notre tâche est de donner de la voix à ceux qui n’en ont pas ».

Quand nous parvenons à faire entendre la voix de celles et ceux qui n’ont pas les moyens de la faire entendre, c’est alors que naît l’espérance. C’est alors que la lumière éclaire dans l’obscurité et illumine ceux que personne ne remarque. Nous luttons et nous croyons à la fin de l’esclavage. « L’obscurité avance quand les hommes bons ne font rien » (Martin Luther King).