Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

La dérive ultra-droite de l’évangélisme pentecôtiste et les Droits humains

Source : Lupa Protestante, 13.11.2018, Alfonso Ropero

Note du traducteur : bien que la problématique abordée dans cet article concerne le continent sud-américain, la collusion entre certains mouvements évangéliques fondamentalistes et la politique d’extrême droite, conservatrice, n’est pas sans quelques similitudes chez nous. Nos amis Espagnols de la IEE ont eu par exemple maille à partir ces dernières années avec les représentants, au sein du Conseil évangélique de Madrid, d’autres communautés « protestantes » conservatrices qui étaient contre la communauté LGBT. Evidemment le phénomène sud-américain atteint des proportions qui sont heureusement sans commune mesure chez nous. Mais l’appel à la vigilance est là.

Quand un quelconque citoyen du monde lit la presse, digitale ou imprimée, il est inévitable qu’il soit confronté à des titres ou des informations de ce type : « Un mariage parfait : évangéliques et conservateurs en Amérique latine » ; « Evangéliques : le nouvel axe politique ultra-conservateur » ; « Eglises évangéliques et pouvoir conservateur en Amérique latine » ; « Conquête évangélique : de la foi au pouvoir » ; « Fondamentalisme militaire, la politique et les évangéliques » ; « La vague évangélique et la démocratie au Costa Rica » ; « Chili, la nouvelle droite évangélique. Le pasteur évangélique Hormachea en appui au candidat de l’extrême-droite José Antonio Kast, appelant à voter pour qui croit en Dieu et défend la morale absolue » ; « Brésil. Le programme évangélique s’élève au pouvoir avec Bolsonaro » ; « Jair Bolsonaro à l’extrême-droite : le nouveau président du Brésil entre Bible et réseaux ».

Jusqu’à récemment, il était commun dans toutes les Eglises évangéliques de maintenir à distance la politique par rapport au temple. Les membres des différentes congrégations évangéliques pouvaient être de gauche, de droite, du centre, peu importe, selon les idées et les convictions de chacun/chacune, mais on ne permettait pas que ces différences viennent affecter la convivialité communautaire. C’était le temps où les évangéliques représentaient une minorité qui n’était pas considérée comme significative dans la société majoritairement catholique ; et il n’y avait aucune pression pour les pousser à prendre en charge une responsabilité municipale, régionale, sans parler de l’échelon national. Ils se contentaient, en tant que minorité religieuse, de la reconnaissance de leurs droits avec satisfaction, et de la garantie juridique de célébrer leur culte dans la liberté.

Dès les années 80 se produisit un changement considérable ; les évangéliques, spécialement dans leur version pentecôtiste et charismatique, commencèrent à croître dans toute l’Amérique latine, obtenant des pourcentages très élevés. Ces pourcentages étaient tentants pour les pasteurs ambitieux qui, bien que dépourvus de théologie politique, et même de théologie tout simplement, se rendirent compte du pouvoir qu’ils détenaient (pouvoir numérique), et osèrent sauter dans l’arène politique et commencer à postuler adroitement pour étendre leur sphère d’influence au-delà des Eglises.

Au nom de la famille traditionnelle et de la morale judéo-chrétienne ils se considérèrent en capacité et appelé par Dieu pour se lancer dans le jeu politique. Leur programme consistait fondamentalement en ces deux points signalés précédemment. Cela était suffisant pour atteindre des objectifs. Il y avait de quoi être surpris en observant la participation politique au plan national de beaucoup de pasteurs, jusqu’à l’accession à la présidence. Le sacré et le profane étaient confondus dans la même personne, imitation de l’ancien évêque et prince du monde. Ce n’est pas que l’histoire se répète, mais que l’être humain tend à trébucher de nombreuses fois sur la même pierre. Ceux qui antérieurement abhorraient le monde—parce que certainement ils n’étaient pas du monde, c’est-à-dire qu’ils n’étaient pas une partie significative du monde—se mettent dans le monde jusqu’au  cou au nom de Dieu, armés de leur Bible et éperonnés par leurs propres convictions, leurs ambitions et leur opportunisme.

Clairement tous optent pour des politiques d’extrême droite, non pas de droite libérale ou du centre, mais d’extrême droite, manifestant une haine irrépressible pour la gauche de quelque type que ce soit, ou pour tout ce qu’ils considèrent comme étant de gauche, ce qui correspond complètement à tout ce qui ne coïncide pas avec leur programme. Ainsi, le pasteur Evelios Reyes, du Honduras, conseiller de politiciens dans le pays, utilise son autorité spirituelle pour dire qu’il ne faut pas voter pour des responsables dont les tendances sont marxistes ou socialistes, parce qu’elles sont antinaturelles, déjà qu’ils ne croient pas en Dieu et prétendent que tout appartient à l’Etat. Leur faire confiance équivaut à un suicide socialement.

La mentalité chrétienne est totalement irréconciliable avec le marxisme, le socialisme et la nouvelle droite affirmait le pasteur E. Reyes. Il y a quelques années on m’a présenté le pasteur E. Reyes, qui nous reçut dans sa maison de Tegucigalpa et nous traita avec beaucoup d’amabilité et de simplicité. Rien à dire sur sa personne, par contre ses connaissances politiques, sociologiques, et je dirais y compris bibliques ou théologiques étaient précaires. Mais cela relève du commun à ce type de pasteur (Note du traducteur : le nom de pasteur n’est pas protégé, et n’importe qui peut se dire pasteur moyennant une petite école biblique dont la formation est fondamentaliste et bien insuffisante) qui a commencé depuis le bas, avec beaucoup de volonté et de foi, mais peu de formation et pas d’études supérieures.

La même chose se produisit en Argentine, où un pasteur très agréable, humble, empreint de simplicité, mais en même temps fondateur d’un nombre considérable d’Eglises, saisit la première occasion qui se présenta en proférant une série de critiques enflammées contre les gauchistes. Il imagina que dans les congrégations la coexistence entre membres de postures politiques différentes ne pourrait se faire que très difficilement. C’est un fait que depuis l’Alaska et jusqu’en Patagonie les évangéliques pentecôtistes et charismatiques se sont indéfectiblement rangés du côté de la droite la plus rance et conservatrice. Que l’ensemble du bloc pentecôtiste-charismatique—le groupe religieux à la plus grande croissance dans le monde—bien qu’il soit si hétérogène, s’affilie ou s’identifie en bloc à l’extrême droite et abhorre une quelconque mention de la justice sociale comme s’il s’agissait de ce qui est le plus diabolique, suscite beaucoup de questions.

En ce qui me concerne personnellement, cela attire puissamment mon attention et me conduit à suspecter l’existence de « fils invisibles » qui manipulent, dictent ou déterminent la politique de beaucoup de responsables religieux. Ces « fils » sont gérés par des agences très puissantes, intéressées à imposer leurs politiques sur l’ensemble du monde. Ce thème qu’il faudra réserver pour une autre occasion, mais c’est un fait indubitable que depuis les années 80 du siècle passé, le Gouvernement de Reagan appuya les évangéliques pour freiner la théologie de la libération et toute velléité socialiste, afin de lui substituer la théorie économique néo-libérale. Dans cette lutte de pouvoir il n’y a rien de mieux que d’utiliser la religion populaire, éloignée de la réflexion, de la pensée critique et des études académiques sur les causes de son propre mal-être, de sa misère et de la domination qu’elle subit.

On peut comprendre que la majorité des pentecôtistes-charismatiques de bonne volonté puissent voter pour des partis de droite qui partagent avec eux des idées ou des convictions similaires sur la famille et la morale, mais qu’ils votent précisément pour des personnages qui utilisent la peur à l’égard de l’autre, différent, de l’étranger, du migrant, du pauvre, du transsexuel, de l’indigène, pour fomenter la haine et appeler à la violence est quelque chose qui échappe à la conception quelle qu’elle  soit du christianisme, même la plus légère.

. Dans un ridicule article d’un organe d’information qui se considère comme protestant et qui, précisément, utilise la mention de Luther pour dire que « nous votons en conscience, une conscience captive de la lumière de la Parole de Dieu », en relation au suffrage évangélique en faveur de Mesias Bolsonaro, cela échappe à toute compréhension. On a fait une grande faveur aux journalistes qui sont censés censurer, lesquels n’ont pas mentionné l’appui scandaleux de groupes « évangéliques », comme la maffia de l’Eglise de Dieu. Peut-il y avoir quelqu’un de moins présentable que Bolsonaro ? Cependant les éditeurs de ce protestantisme de pacotille n’ont aucune vergogne à dire que « ni l’Inquisition, ni Franco, ni actuellement l’idéologie de genre, ne peuvent quoi que ce soit contre nous ». Au mieux c’est vrai, mais il est très possible que ce qu’ils obtinrent par ces soi-disant pouvoirs, l’appui au fascisme le plus païen et dément l’obtienne aussi, bien que déguisé et baptisé de christianisme. Ave César…

Au cours de ces vingt dernières années, j’ai pu remarquer de la part de beaucoup de croyants conservateurs une référence moqueuse et dépréciative aux droits humains, comme s’ils étaient une excuse des humanistes de gauche pour consentir à une certaine délinquance et donner carte blanche aux subversifs du système. Comme d’habitude, ces affirmations viennent de gens sans culture ni mémoire historique. La régularisation des Droits humains est une acquisition récente dans notre histoire moderne, après des siècles d’ignominie, de terreur et d’abus contre les populations. Grâce à la Charte des Droits humains, une nouvelle sensibilité existe aujourd’hui, une conscience du monde libre ; les crimes contre l’humanité sont considérés comme intolérables, condamnables en pleine lumière.

Il est très préoccupant, et digne de réflexion, qu’au moment où ont augmenté en millions les « nés de nouveau », les chrétiens qui suivent le Christ, alors que les politiques « chrétiens » ont accès au pouvoir judiciaire et législatif dans toute l’Amérique latine, il en résulte une régression accentuée dans tout le continent. L’agenda politique des pentecôtistes-charismatiques est rempli de la lutte contre l’avortement et le mariage pour tous. Au même moment ils réalisent un intense travail dans les prisons, où les conditions sont les plus inhumaines que l’on puisse imaginer.

Quelqu’un pensera : si on consacrait le même effort et les mêmes moyens pour réformer le monde pénitentiaire qu’à combattre les questions citées plus haut, quel témoignage de l’évangile serait donné ! On pourrait dire de même à propos des autres secteurs. Mais, évidemment, pour le premier cas, légiférer là-dessus ne suppose aucun déboursement pour les politiques ; quant au deuxième il implique au contraire de l’investissement et beaucoup de travail. Cependant, ce fut un pasteur britannique, John Howard (1726-1790), le pionnier à améliorer et à réformer le système pénitentiaire en Europe, pour lequel il paya un prix élevé, au plan économique et au plan physique. Tout un apostolat.

Avec Howard commence pour la discipline pénitentiaire une nouvelle ère. Il fait une réforme de tout le système pénitentiaire ; son œuvre marquera le début du changement. Il cherche les maux pour les assainir. C’est le moteur qui impulsa les mouvements de changement dans le cadre pénitentiaire »

Des exemples nous ont été donnés pour que nous suivions leurs traces dans ces aspects et dans bien d’autres de la problématique sociale à laquelle nous sommes confrontés comme chrétiens. Un jour peut-être pas si lointain nous aurons maille à partir avec l’affiliation de ce « christianisme » au conservatisme le plus récalcitrant et rétrograde.

Alfonso Ropero

Alfonso Ropero est docteur en philosophie (Sant Alcuin University College, Oxford Term), auteur de « Philosophie et christianisme » , « Introduction à la philosophie », et d’autres ouvrages.