Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

La dérive d’un certain protestantisme espagnol

LLa myopie des seigneurs de « Protestante digital » ; parodie gnostique du message libérateur de Jésus

Source : « Religion digital », Alex Roig, 18 février 2018

Le virage à droite dans le continent et la croissante influence de la religion en politique favorise une réaction culturelle qui prétend s’en prendre à certains acquis sociaux majeurs.

Note du traducteur : le traducteur met en garde les lecteurs à ne pas confondre le mot « évangélique » lorsqu’il se réfère au mouvement évangélique (comme les « evangelicals » américains, par exemple) et quand il se réfère au protestantisme historique de nos Eglises presbytéro-synodales. En espagnol il désigne le mot « protestant », mais aussi le mouvement évangélique, d’où la confusion possible.

Ces Messieurs directeurs de « Protestante digital », et tout ce qu’ils représentent,  marmonnent depuis de nombreuses années leur haine théologique contre l’Eglise Evangélique (Réformée) Espagnole (IEE), une des Eglises protestantes les plus historiques et plus anciennes sur le sol espagnol. L’occasion d’attenter contre elle fut saisie lorsqu’elle donna à connaître sa politique d’inclusion en relation avec le collectif LGBT, quand le CEM (Conseil Evangélique de Madrid) décida de l’exclure de son sein, bien qu’elle soit un des membres fondateurs. Selon la déclaration de la pasteure de l’IEE Esther Ruiz en 2014, « dans la IEE il y a des personnes qui croient en une Eglise inclusive et d’autres qui n’y croient pas, cependant nous maintenons le dialogue et le respect ». Respect et dialogue qui n’ont pas été conservés de la part d’une partie des membres du CEM, lesquels, selon Esther Ruiz, « ne reconnaissent pas la pluralité, ni la communion chrétienne, et pratiquent une manière de faire où ils imposent leur opinion ; on est en train de tenter d’exclure la IEE du Conseil Evangélique de Madrid ».

Non contents avec cela, ils persistent encore actuellement dans leur refus pour le même motif. En opposition avec le fait que la communauté LGBT ait pu accorder le prix Arco Iris à la IEE pour avoir légitimé sa présence dans le cadre religieux, les directives de « Protestante digital » firent état de la réaction scandalisée contre la IEE, ne comprenant pas que celle-ci puisse toujours être un membre à part entière de la FEREDE (Fédération Protestante Espagnole), instrument juridique (non-théologique) et représentant légal devant l’Etat Espagnol. Ils visèrent directement Damaris Ruiz, secrétaire de la IEE et membre du Conseil exécutif de la FEREDE, qui reçut le prix Arco Iris du collectif LGBT. Pour ne pas ternir les célébrations liées au 500e anniversaire de la Réforme pendant l’année 2017, les responsables de « Protestante digital » suspendirent charitablement leurs propos au sujet des divers événements concernant cette situation. Une fois passée cette comédie, le moment était venu de passer à l’action pour faire pression sur la IEE afin qu’elle soit exclue du saint enclos « envangelical ». Mais nous avons tenu au courant nos lecteurs lorsqu’il s’agissait pour l’Assemblée Générale de la FEREDE d’inclure dans son ordre du jour du 7 mars 2018 le point concernant la réflexion sur les relations entre la IEE et la FEREDE.

Aujourd’hui, le panorama du protestantisme espagnol est dominé numériquement par l’évangélisme (« evangelicals »), qui comprend des communautés de frères, des adventistes, des pentecôtistes, des charismatiques, et des néo-charismatiques, plus quelques conventicules divers. En d’autres temps ils firent bataille pour les « fondements » de la foi, sur l’origine du fondamentalisme, contre la théorie de  l’évolution, pour l’inhérence biblique, et pour d’autres croisades dont ils sont fervents, mais ces derniers temps ils ont mis toutes leurs ressources dans la bataille contre l’idéologie de genre, et concrètement contre l’homosexualité.  

Pour les éléments les plus combatifs de l’évangélisme, sans grande connaissance ni mémoire historique, la guerre contre « l’homosexualité »réunit les conditions idéales pour leur activisme politique. Il ne s’agit pas d’une question théologique ou académique à discuter dans des comités d’experts ou d’érudits, mais d’une cible parfaite de leurs politiques rétrogrades. Ainsi d’un bout à l’autre du grand continent américain, de l’Alaska à la Patagonie, ont surgi avec virulence des voix qui alertent contre le danger gay. C’est un fait grave que de savoir que les discours, ou mieux, les tergiversations sur cette question gay ou de genre obtinrent de faire capoter le processus de paix en Colombie.

Toute l’Amérique latine se voit soumise à la pression de cette mentalité, où le mariage égalitaire et l’appel à « l’idéologie de genre » sont les thèmes centraux de la discussion électorale dans le champ évangélique qui va en s’imposant dans la société. Fabricio Alvaro, prédicateur évangélique, a obtenu de se positionner politiquement  dans sa campagne pour la présidence du Costa Rica grâce à une rhétorique efficace sur la « défense des valeurs » et sa promesse de combattre la résolution de la Cour Interaméricaine des Droits Humains qui demande la légalisation du mariage égalitaire dans le pays. « Les forces chrétiennes se rassemblèrent et augmentèrent subitement dans les sondages relatifs à Fabricio Alvaro, principal représentant des forces chrétiennes dont le pouvoir est croissant en alliance avec les autorités du catholicisme  au Costa Rica. Un phénomène qui est tendance en Amérique latine et qui a influencé avec force le processus électoral au Brésil, au Chili, en Colombie et au Guatemala (Alvaro Murillo, « Le Costa Rica élit un président entre désenchantement et ferveur religieuse ») ».

L’ère des avancées en matière de droits humains, de liberté d’expression et de reconnaissance de la diversité sociale et culturelle devenait plus manifeste dans la région. Mais aujourd’hui ces victoires sont mises en péril. Le virage à droite dans le continent et la croissante influence de la religion dans la politique favorise la réaction culturelle qui prétend démanteler certains des meilleurs acquis sociaux, comprenant une conscientisation majeure au sujet de la violence de genre et la participation en politique de personnes ayant des orientations sexuelles alternatives. Le conservatisme culturel argumente que les valeurs traditionnelles sont en train de se perdre face à ce qu’on appelle « l’idéologie de genre », où les conservateurs placent tout ce qu’ils rejettent : le mouvement féministe, les droits reproductifs de la femme, le mariage égalitaire. Sur un ton variant entre la conspiration et l’apocalypse, on attribue « l’idéologie de genre » à une alliance internationale qui comprend les Nations Unies, les Fondations philanthropiques américaines et européennes, ainsi que les organisations qui opèrent au plan national avec l’objectif de filtrer les pratiques étrangères.

L’appréciation généralisée du clergé évangélique (« evangelicals ») est que, malgré tout ce qui le divise dans les différents aspects de la doctrine et de la pratique ecclésiologique, il est rivé sur ses valeurs conservatrices, patriarcales et homophobes. C’est l’unique point commun de tous. Dans tous les pays latino-américains, leurs postures contre les personnes ayant des orientations sexuelles alternatives sont  radicales. Le Brésil est un bon exemple de l’augmentation du pouvoir des évangéliques en Amérique latine. Le groupe parlementaire évangélique, composé de plus de quatre vingt dix membres du Congrès, a déjoué des actions législatives en faveur de la population LGBT. Ils ont joué un rôle important dans la destitution de la présidente Dilma Rousseff et ils ont fait fermer des expositions et des musées.

La venue des pasteurs  évangéliques en politique n’est pas une invention latino-américaine récente. Depuis les années quatre-vingt le même phénomène peut être observé pour les Etats-Unis, lorsque la droite chrétienne est devenue peu à peu l’électorat le plus fiable du parti républicain. Il n’est pas accidentel que l’Amérique latine et les USA aient des expériences similaires  concernant la politique évangélique. Les évangéliques (« evangelicals ») des USA instruisent leurs homologues latino-américains au sujet de la manière de séduire les partis, de faire du lobbying et de combattre le mariage égalitaire. Il y a très peu de groupes de la société civile qui ont des liens extérieurs si solides.

Concernant l’Espagne ce n’est pas différent. Dans le pays se trouve un nombre élevé de « missionnaires » américains, et actuellement d’Amérique du sud, de type fondamentaliste, qui cherchent par tous les moyens à imposer leur position contre la communauté gay. Bien qu’en Europe, les Eglises protestantes historiques n’aillent pas dans cette direction, dans le protestantisme espagnol ses orientations se trouvent rejetées clairement. En 2014, la Fédération Luthérienne Mondiale (FLM) présenta le document « Politique de la FLM pour la justice de genre », où il est proposé de changer la société actuelle peinée par tant d’inégalités et de violences, spécialement celles dirigées en vue d’établir une suprématie d’un sexe (masculin) sur l’autre (féminin), permettant tout type d’arbitraire de l’un sur l’autre. Ce document reconnaît en plus que cet outil dynamise les espaces qui offrent des possibilités et ouvrent des horizons en vue de s’engager avec vaillance pour la défense et la promotion des droits des personnes LGBT, lesquelles ont une part active dans les communautés  de l’Eglise qui ne cesse d’appeler à la justice.

La FLM est consciente que l’expression biblique « homme et femme il les créa » a été manipulée comme argument pour condamner les relations des personnes ayant des orientations sexuelles alternatives à l’hétérosexualité normalisée et dominante, et radicaliser des prises de positions sexistes que l’on veut imposer et qui affectent spécialement les femmes et la communauté LGBT. En conséquence, l’Eglise en question affirme que l’expression biblique de Genèse 1 : 27 n’est pas un argument pour la discrimination d’un quelconque type, en quelque sens que ce soit, que dans la société humaine il existe de nombreuses manières d’êtres hommes et femmes et qu’aucune d’entre elles n’est condamnée par Dieu, parce que Lui aussi est divers.

Pour ceux qui ne voient pas les choses de cette manière, il reste des arguments. Il est démontré que les raisons ne convainquent pas les concurrents dans la lutte. La pensée rationnelle et le rôle des intellectuels dans cette problématique sont trop surestimés . Les gens et leurs croyances changent quand les agents du changement en forme de mouvement social entrent en action. L’esclavage, la torture, la mutilation, le travail des enfants, la ségrégation sociale …, aujourd’hui sont dénués de raisons et sont inadmissibles, non pas à cause de notre humanité supérieure ou de notre valorisation, mais grâce aux transformations sociales qui se sont développées dans l’histoire récente. Il en allait de même  concernant les droits des LGBT ; nous sommes actuellement dans une période de transition, mais c’est une question d’années que cela puisse se consolider universellement. Alors viendront les justifications intellectuelles. Il en a toujours été ainsi. Aux faits humains succèdent les rationalisations (les argumentations qui les légitiment). A l’expérience religieuse succède la théologie.

Ainsi se produira ce que certaines voix illustres annoncent en nos jours : « Un jour les Eglises devront demander pardon pour leur attitude envers les personnes ayant des orientations sexuelles alternatives ». Dans ce temps à venir de telles voix passeront d’hérétiques libérales à prophètes de la liberté, conformes à la dialectique de l’histoire annoncée par Jésus : « Malheureux, vous qui bâtissez les tombeaux des prophètes, alors que ce sont vos pères qui les tués. Ainsi vous témoignez que vous êtes d’accord avec les actes de vos pères, puisque, eux, ils ont tué les prophètes, et vous, vous bâtissez leurs tombeaux (Luc 11 : 47-48) ». Jusqu’aux plus récalcitrants qui auront pour honneur de compter sur leurs ancêtres comme tant d’illustres personnages qui contribuèrent au bien et à la liberté qu’eux-mêmes bafouaient.

Don Miguel de Unamuno se retournerait dans sa tombe s’il savait que ces Messieurs de « Protestante digital » prennent son nom en vain, comme une vulgaire propagande, pour donner du prestige à des prix politiquement sélectionnés. Unamuno prit la défense de Atilano Coco, pasteur de l’Eglise Espagnole Episcopale Réformée – proche de la IEE – mais il foncerait sans pitié contre eux, tel un Don Quijote contre les gardiens de la chaîne des galériens. Il suffit de lire ses opinions au sujet des « missionnaires » de type évangélique, par rapport auxquels il préfère un curé rural. « Le protestantisme – dit son journal intime – oscille entre l’esclavage de la lettre et le rationalisme, qui évapore la vie de la foi ».

L’acuité se transforme en myopie chez ces Messieurs de « Protestante digital ». Clair symptôme de la dérive d’un certain protestantisme espagnol dont la compréhension de l’Evangile et de la grâce divine se réduit à une parodie gnostique du message libérateur de Jésus, quand ce n’est pas à une authentique manipulation.