Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Evangéliser: une invitation à vivre dans l’amour

Evangéliser : une invitation à vivre dans l’amour

Source : « Cristianismo protestante », No 66, février 2017, Nicolas Panotto

« Et maintenant demeurent la foi, l’espérance et l’amour ; mais le plus important est l’amour (I Co 13 : 13) ». L’évangélisation est un thème complexe qui suscite de nombreuses susceptibilités. Pour diverses raisons on y a vu un comportement d’imposition, de prosélytisme, comportant un type de discours qu’il s’agit d’accepter sans poser de questions en vue d’une adhésion à une Eglise ou à une religion, entre autres. Certes, on dit bien que « l’évangile est une manière de vivre, non une religion ». Cependant du dire au faire il y a un écart abyssal.

Les dogmes, les formes religieuses, les petites morales prévalent sur la simplicité du sens commun et le vécu quotidien de la foi. L’histoire nous montre de multiples exemples qui appuient ces compréhensions et révèlent la distorsion et les dégâts qu’ils ont amenés dans plusieurs sens. Mais parfois ces questionnements, bien qu’ils soient véridiques, peuvent nous conduire à être peu enclins à aborder la thématique, sans approfondir ses richesses et ses valeurs.

Il faut reprendre nouvellement ce thème, compte tenu que le terme « évangéliser » est vicié et chargé de sens en lien avec son poids historique, comme nous l’avons mentionné plus haut. Il est intéressant de noter que le Nouveau Testament contient 52 mentions de « donner ou mettre en commun de bonnes nouvelles », alors que le mot « évangéliste », qui se réfère à une fonction institutionnelle,  n’apparaît que trois fois. Comme dans la vie, il semble que certains éléments deviennent résistants quand ils se figent et perdent la fraicheur du processus et la définition non stricte qu’implique le simple « partage », au-delà d’une forme unique.

Je définis la mise en commun de l’évangile comme une invitation à vivre l’amour fraternel. Cet énoncé porte en lui-même certaines remises à jour. Principalement, que l’évangile n’est pas une accumulation de credo, mais un nouveau style de vie. Il n’implique pas l’acceptation d’une religion, mais une nouvelle manière de comprendre la réalité et de la traverser. Le religieux est fonctionnel par rapport à ce nouveau style de vie, non l’inverse. L’évangile est une invitation à aimer le prochain ; ce point de départ, et non pas un autre – comme peut l’être l’acceptation d’une morale, d’une pratique religieuse, l’accomplissement de prérogatives ecclésiales – est la marque à partir de laquelle se comprend l’invitation à faire partie d’une communauté ecclésiale.

En d’autres termes, on invite en vue de s’équiper les uns et les autres, et non pas pour être un élément de plus dans une structure ecclésiale. Dans la communauté nous croyons en l’amour, et par là dans la foi. En résumé : mettre en commun la Bonne Nouvelle c’est vivre dans l’amour pour le prochain à l’exemple de Jésus, lequel a vécu en communauté avec ses disciples, croissant dans l’amour fraternel et dans l’enseignement. Pour tout cela, nous avons à apprendre à être simples au moment de définir la tâche : l’évangile est la pleine représentation de l’amour accompli de Dieu envers l’être humain, et faire part de sa foi signifie l’inévitable mission d’aimer et de partager cet amour.

Maintenant, la question est : « savons-nous aimer ? » L’amour est-il la colonne vertébrale de notre communauté de foi ? Le peu de clarté sur ce thème a influencé négativement la compréhension de l’évangélisation : plus qu’une pratique d’amour du prochain, elle se définit davantage à partir d’un lieu de pouvoir, à partir de la croyance d’être en possession d’une Vérité à transmettre, présentée comme un discours fermé ou une pratique religieuse. Discutant de ce thème avec une amie, celle-ci me fit un commentaire à propos d’un graffiti près de chez elle disant : « L’amour n’a pas de patron ; l’amour n’a pas de rêve ».  Ainsi nous avons à nous poser des questions basiques : que signifie aimer ? Est-ce quelque chose que je possède comme un objet ou un cheminement que je dois vivre et découvrir avec les autres ?

Retournons à I Corinthiens 13, un passage bien connu qui se réfère à notre réflexion. Le contexte de cet écrit est la reconnaissance de l’hétérogénéité, de la diversité de la communauté chrétienne de Corinthe, de la diversité des dons et charismes que tous et toutes détiennent. Visiblement, il existait des compétences et des conflits au sujet du développement des pratiques dans le groupe. Pour cela surgit la question : comment supportons-nous ou prenons-nous en compte ces différences ? La réponse est claire : l’amour. Mais celui-ci implique-t-il d’en finir avec la diversité inhérente au conflit ? Pour rien au monde. Au contraire, car il s’agit d’accepter et de promouvoir la pluralité comme un enrichissement commun.

Une des conséquences du manque d’amour est de ne pas reconnaître l’autre dans ses différences. Il existe une grande résistance à l’égard de ce qui est distinct de notre vision du monde, nos croyances, notre identité et nos pratiques. Ce qui est divers, autre, suscite des craintes, et on préfère parfois l’annuler. Le texte biblique auquel on se réfère montre que l’amour est cette attitude qui dépasse les formes spécifiques, le donné, ce qui est établi, comme sont les dons concrètement. Cela implique que l’amour reconnaît l’imperfection. Pourquoi ? Parce la perfection n’existe pas à partir d’un lieu unique, de notre espace, de notre pensée, de notre religion, de notre posture morale. L’imperfection est ce qui nous traverse et nous ouvre à la recherche du meilleur, pour nous et les autres, ce qui est un cheminement inépuisable. Autrement on se met dans un corset de pseudo-perfection, dans une aura de pouvoir.

Il n’y a pas d’amour si je ne reconnais pas que j’ai besoin de l’autre et que l’autre a besoin de moi. J’ai besoin des autres parce que je ne suis pas Dieu ; je n’ai pas le pouvoir sur tout. I Corinthiens 13 nous montre en résumé que l’amour est reconnaissance qui nous traverse, qui nous ouvre comme sujets, à l’égard de nous-mêmes comme à l’égard des autres. Cette compréhension de l’amour nous fait descendre du piédestal que souvent nous construisons, d’où nous croyons détenir et prêcher une vérité absolue à laquelle le monde devrait se soumettre. Au contraire, comme croyants nous devons reconnaître plus que quiconque la finitude de l’humanité – et avec cela des croyances, des positionnements, des pensées et des lieux – parce que dans cette reconnaissance se manifeste le pouvoir de l’amour comme lien et comme chemin qui inscrit le mouvement de tout ce qui existe. L’amour et l’espérance vont main dans la main. Dans la Bible, l’espérance n’est pas un sentiment romantique, comme on le voit parfois, mais un terme théologique très important, d’une forte densité et riche de sens.

L’espérance c’est la reconnaissance que l’histoire s’enracine en Dieu et que l’action y relative est ouverte. Ce que nous voyons maintenant n’est pas unique ni absolu ; c’est quelque chose de très distinct de ce que nous vivrons dans le futur (que nous ne connaissons pas non plus). Aimer dans l’espérance signifie remettre en question l’égoïsme, le pouvoir et l’orgueil, que touchent certaines formes de sentir, de voir, d’être, à travers la promotion d’une vérité absolue et non questionnable. Nous vivons dans l’espérance que tout peut changer et être différent. L’amour reconnaît la beauté et le pouvoir de la différence dans laquelle se manifeste sa richesse à multiples facettes. Personne donc ne peut se faire maître d’un lieu unique, tant pour lui-même que pour les autres. Aimer dans l’espérance c’est croire que toutes choses sont inscrites dans un processus, que nous-mêmes nous sommes dans un cheminement et devons vivre constamment dans le changement. Aimer dans l’espérance c’est nous ouvrir aux autres qui sont également dans un processus, dans lequel ils peuvent êtres distincts et où nous pouvons  reconnaître leurs aspirations.

Cela nous libère du jugement et de la volonté de pouvoir sur les autres, pour nous consacrer à la tâche d’ouvrir des chemins de reconnaissance et d’inclusion. Aimer dans l’espérance implique que nous avons besoin de cheminer avec les autres dans la découverte de ce qui advient, et qu’ainsi nous prendrons nos distances par rapport à une vérité qui dépasse les autres, qui nous situe dans un lieu de pouvoir ou de supériorité. Faire part de l’évangile signifie  aimer et inviter à apprendre à aimer, non pas à enseigner des credo. Dans ce sens, l’amour n’est pas un moyen, mais une fin en soi. C’est la reconnaissance de notre imperfection et du besoin des autres. Ainsi, l’évangélisation n’est pas une invitation pour que l’autre apprenne ma façon de croire qui serait unique et exemplaire, mais la manifestation du désir qu’un plus grand nombre de personnes se joignent au chemin où nous pouvons nous rencontrer comme de véritables êtres humains, où nous pouvons apprendre à aimer ensemble, en communauté, avec ses diverses formes. En d’autres mots, évangéliser c’est reconnaître que nous avons besoin de l’autre, de son altérité, pour l’inviter à vivre dans l’espérance, en comprenant que les choses peuvent être différentes de ce qu’elles sont, comme nous-mêmes ; que les personnes ne sont pas des objets récepteurs d’un message, mais des sujets avec leurs options et leurs histoires et, en tant que tels, « en chemin », comme nous le sommes.