Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Cohérence devant l’avortement

Juan José Tamayo est directeur de la Chaire de théologie et de sciences des religions de l’Université Charles III de Madrid, et auteur de « Invitation à l’Utopie. Etude historique pour des temps de crise » (Trotta, 1012).

Ceci est un exemple de citation. Ceux qui condamnent l’avortement – individus ou institutions – démontrent une grave incohérence, car ils font preuve de la même véhémence pour défendre la peine de mort. Ils excitent la confrontation agressive et restent impassibles face au génocide collectif, à cause de la faim ou du désœuvrement, de plus de 60.000 personnes, alors qu’on investit pour la sécurité d’une minorité – moins du 20% de l’humanité – 4000 millions de dollars chaque jour pour les armes et les dépenses militaires.

Nous avons à considérer le problème de l’avortement non seulement sous l’angle biologique, mais aussi sous l’angle anthropologique. Pour tenter d’établir quand commence la vie humaine, la première chose qu’il s’agit de préciser est de savoir ce qu’on entend par « vie » et « humaine ». Car si on entend respectivement la capacité de survie autonome (vie) et l’apparition des qualités propres à la personne (humaine), la question sera située dans une étape ultérieure à la fécondation, et même à celle de la naissance. Dans l’espèce humaine, une partie considérable du développement neuronal prend place après la naissance.

Il ne s’agit pas seulement du « droit humain à la vie », mais surtout du droit à « une vie digne », c’est-à-dire d’êtres humains dotés du plein exercice de leurs facultés. Ceux qui prennent des décisions qui affectent toute la communauté citoyenne, en interdisant l’interruption de grossesse seulement en cas de malformation du fœtus, font preuve d’une grande sottise, qui trahit leur incompétence et leur irresponsabilité. Identifier des anomalies de cette nature – qui, en cas de naissance, seront irréversibles – et exiger que la mère aille jusqu’au terme de sa grossesse, pour conclure avec de graves risques pour sa progéniture, est une irresponsabilité politique que la communauté citoyenne ne peut admettre et contre laquelle elle doit se rebeller.

Dans le processus d’embryogenèse, cela n’a pas de sens d’assurer que le principe et le produit sont la même chose, que la semence est égale au fruit et que le potentiel est égal à la réalité. L’ovocyte possède le potentiel de se différencier de manière échelonnée en embryon, mais pas la potentialité et la capacité autonome totale pour cela. Anticipant le débat actuel sur la question, Pedro Lain Entralgo écrivait dans « El cuerpo humano » (1989) : « L’ovocyte humain n’est pas un homme, un homme en acte, et c’est seulement de manière incertaine et présomptive qu’il peut parvenir à être un individu humain. »

Les scientifiques – davantage entourés d’interrogations que de réponses – ne peuvent pas adopter des postures dogmatiques dans des champs où rayonnent des multiplicités conceptuelles, et encore moins dans ceux où entrent pleinement les questions philosophiques et théologiques. Comme Jean-Paul II eut l’occasion de le proclamer en toute clarté en référence à Galilée, il n’appartient pas aux autorités ecclésiastiques de se prononcer sur des problématiques propres à la science. La même attitude devrait être exigée de la part des autorités politiques. Malgré tout, ni les unes ni les autres ne semblent vouloir suivre cette indication.

Dans un thème social, légal et humainement aussi complexe que celui de l’avortement, le minimum que l’on exige est la cohérence. Le plus important est d’éliminer les circonstances qui conduisent à avorter, parce que la réalité se venge lorsqu’on ne la reconnaît pas. Il faut éviter un nouveau type de discrimination : celui du « tourisme de l’avortement », que pratiquent les personnes pourvues de ressources financières, face à l’avortement clandestin, plein de risques et d’humiliations, des femmes sans ressources.

A la conscience, à l’engagement social et à la volonté politique doit s’unir la compétence professionnelle. Les multiples facettes que recouvre un thème aussi complexe (prévention, éducation, réhabilitation, réintégration, etc.) requièrent un programme interdisciplinaire, avec des séquences ordonnées d’actions menant à bien des accords correspondant à des critères de priorité en fonction de l’urgence et de l’irréversibilité des divers cas.

« La différence entre les politiques et les hommes d’Etat – écrivit Sir W. Liley – consiste en ce que les premiers pensent aux prochaines élections et les seconds aux prochaines générations ». Assurer la qualité de vie avec toutes les connaissances scientifiques est donc une action essentielle de l’Etat. C’est ce qui a été obtenu avec le Plan National de Prévention. A contrario, imposer par une loi une vie de souffrance et d’inhumanité à des individus qui vont naître avec de graves handicaps, ainsi qu’à leurs familles et à leurs soignants ; interférer, par une loi, dans les consciences des femmes jusqu’à les violenter ; ne pas respecter leur droit à décider sur des questions si personnelles, intimes et décisives pour leur vie comme la maternité, et l’imposer par décret, c’est le propre des Etats totalitaires. C’est exactement cela que tente de faire le Projet de Loi de Protection de la Vie de l’enfant à naître et des Droits de la Femme Enceinte.

A cela s’ajoute la complicité de la hiérarchie catholique espagnole et des associations se nommant « Provida » qui, alors qu’elles ont exercé des pressions sous de multiples formes durant la préparation de la loi, ont immédiatement applaudi son approbation par le Conseil des ministres ; précédemment elles firent la même chose avec la Loi Organique de la Qualité Educative, qui impose le cours de religion comme tout autre matière devant être notée – voulant qu’elle soit encore plus restrictive ; là nous sommes en face d’un Gouvernement à tendance clairement confessionnelle de type national-catholique, qui va imposer à la communauté citoyenne une morale régie par la religion, et non pas une éthique laïque commune à tous les citoyens. Que va-t-il se passer ensuite ? Avec cette loi, le Gouvernement considère comme un délit ce que les dirigeants ecclésiastiques qualifient de péché et, en conséquence, les médecins peuvent tomber sous le coup du droit pénal et finir en prison ! Voilà qui est inconcevable dans un Etat non confessionnel !

Les évêques défendent la vie, certes, mais la vie du non-né et la vie d’après la mort. Cependant, nous ne voyons pas autant de zèle dans la défense de la vie des personnes déjà nées, surtout de celles dont la vie est menacée au jour le jour, spécialement les femmes victimes de violences entraînant la mort. Nous sommes nombreux à craindre que le Gouvernement adopte cette attitude s’il arrivait à obtenir l’approbation de la loi qui aujourd’hui est en projet.

La complicité entre les évêques et le Gouvernement n’est pas le fait de tous les catholiques, mais seulement des dirigeants épiscopaux, qui ne représentent qu’eux-mêmes. Au sein du catholicisme il existe un ample pluralisme idéologique sur ce thème, et nombreux sont les collectifs catholiques qui défendent la loi actuellement en vigueur qu’on prétend enfreindre, et qui s’opposent à la loi proposée de Ruiz-Gallardon, qui est contraire à la liberté de conscience et qui traite les femmes comme des mineures dans le fait de ne pas les reconnaître comme des sujets moraux capables de décider par elles-mêmes.

Ces réflexions tentent donc d’éviter que la loi soit approuvée au Parlement par la majorité absolue, qui actuellement permet au Gouvernement espagnol de mettre en vigueur des normes que la majorité des citoyens rejettent, ce qui implique un nouveau recul des droits humains. Peut-être que le plus grave est justement de contester aux femmes le droit de choisir librement la maternité et de le faire en temps opportun, sans mesures coercitives externes, et encore moins de l’Etat qui doit veiller au respect de ce droit, au lieu de le nier et de le détruire comme le fait ce projet de loi. Il faut empêcher que cette atteinte aux droits des femmes ne parvienne à terme, atteinte qui s’ajoute à d’autres mesures du même type que le Parti Populaire s’ingénie à réaliser depuis qu’il a pris le pouvoir il y a deux ans.

Cet article a été écrit en collaboration avec Federico Mayor Zaragoza, président de la Fondation « Culture et Paix », qui fut publié dans le journal « El Pais » du 6 janvier 2014.

Source : Lupa protestante, Juan José Tamayo, 17 janvier 2014.
Traduction : Fausto Berto