Pro Hispania
Association Suisse des Églises Protestantes

Message de Joël Cortès, Synode IEE 2011

Message final de Joël Cortès au Synode général de la IEE.

Palma de Mallorca, 1 er Novembre 2011. 
Lectures: Psaume 115 ; Matthieu 16:1-4.

1. Introduction

« Le Seigneur amplifiera la bénédiction sur nous » ; c’est l’affirmation biblique qui a présidé notre Synode. N’est-il pas paradoxal que nous parlions de « bénédiction » dans un temps où la malédiction semble se répandre partout ? Qui plus est, dans notre thématique nous exprimions cette affirmation encore plus audacieuse : « préparons-nous à croître ». Le sujet pouvait donner lieu à quelques ambiguïtés, tant et si bien qu’on a pu penser que la Comision Permanente (Conseil Synodal) mettait l’accent sur la simple croissance quantitative en se référant au nombre de membres, tandis que notre intention était de nous référer à la croissance dans tous les sens du terme, comprenant la dimension spirituelle, l’engagement global dans l’annonce de la Parole et, également—pourquoi pas ?—la dimension du nombre.

2. Un Psaume qui parle de confiance

Dans la nouvelle version de la Bible, publiée par la Société Biblique, nommée « La Parole », le psaume qui est à la base de notre thématique commence avec l’affirmation : « Confiez-vous dans le Seigneur. » Nous en déduisons qu’il s’agit d’une affirmation d’Espérance, une Bénédiction que l’on reçoit et qui s’étend tout au long des générations, au même titre que la promesse de Dieu faite à Abraham. Le psaume fait la différence entre Dieu et les « dieux-idoles » faits de main d’homme :
« Leurs idoles…Elles ont une bouche, et ne parlent pas ; elles ont des yeux et, ne voient pas ; elles ont des oreilles, et n’entendent pas…des mains, et ne palpent pas ; des pieds, et de marchent pas. » Et Dieu est le véritable qui subsiste avec les siens dans un temps difficile. Combien d’idoles n’avons-nous pas vu faites de main d’homme en seulement trois ans et demi ? Une consommation exacerbée…Une société fondée sur une croissance sans limite. Les solides structure financières des banques…des Etats…La société du bien-être. Ce sont toutes des idoles faites de main d’homme…qui ont toute l’apparence d’avoir de la vie mais qui en échange ne servent absolument à rien (« Elles ont une bouche, mais ne parlent pas ; des yeux, mais ne voient pas ; des oreilles, mais n’entendent pas ; des mains, mais ne palpent pas ; des pieds, mais ne marchent pas »). Et c’est dans ce contexte « d’idoles déchues » avec l’extension de la malédiction, partout, que la Parole de Dieu affirme :
« La bénédiction du Seigneur augmentera sur vous, sur vous et sur vos enfants. » (Psaume 155 : 14).
Mais il y a deux prémisses à relever à partir d’une lecture attentive de ce psaume : confiance et loyauté ; ce sont celles qui rendent possible la bénédiction et la croissance : le psaume met l’accent sur la nécessité de faire confiance à tout moment, et termine en disant : « Ce ne sont pas les morts qui louent le Seigneur, eux qui descendent au Silence. Mais nous, nous bénissons le Seigneur, dès maintenant et pour toujours. » On répond à la grâce de Dieu, avec une confiance sans limites et une loyauté qui perdure au fil du temps.

3. Un défi pour l’Eglise d’aujourd’hui

Comment exprimons-nous aujourd’hui notre confiance et notre loyauté ? En nous enfermant dans nos temples ? En conservant notre espace protecteur face aux maux du monde ? En nous réfugiant dans une Foi déconnectée de la réalité extérieure, centrée sur les choses dernières ? Ou alors ce que nous propose le psaume n’est-il pas de rester attentifs à la réalité extérieure, bien qu’il s’agisse d’un monde « d’idoles déchues » ? Il s’agit d’être vigilant, de scruter le monde dans lequel nous sommes (un temps de malédiction pour d’innombrables personnes) et de nous demander avec détermination : quelle est l’action de Dieu en ce monde ? Pour le dire en termes bibliques et théologiques, il s’agit de se demander quels sont les signes des temps.
« Les Pharisiens et les Sadducéens s’avancèrent et, pour lui tendre un piège, lui demandèrent de leur montrer un signe qui vienne du ciel. Il leur répondit : « Le soir venu vous dites : « Il va faire beau demain, car le ciel est rouge feu » ; et le matin : « Aujourd’hui, mauvais temps, car le ciel est rouge sombre. » Ainsi vous savez interpréter l’aspect du ciel, et les signes des temps, vous n’en êtes pas capables ! » (Matthieu 16 : 1-3)

4. Changements dans le monde d’aujourd’hui

Il en résulte avec évidence que nous sommes dans un temps de changement de beaucoup de choses, dans une crise profonde que tous les spécialistes qualifient comme une crise du système ; fondamentalement il s’agit de l’implosion d’un MODELE INSOUTENABLE :

LA DISTRIBUTION DES RICHESSES

Dans ces dernières années, nous avons constaté l’appauvrissement de très nombreuses personnes…Les coûts de la crise laissent et laisseront encore sur le bord de la route les plus fragiles, alors que les structures financières du monde, les fameux « marchés », continuent d’une manière dérégulée à enrichir une minorité. Il n’y a pas eu de changement substantiel malgré les multiples réunions internationales. Un monde « d’idoles déchues » faites de main d’homme et le psaume ajoute : « Que leurs auteurs leur ressemblent, et tous ceux qui comptent sur elles ! » (psaume 155 : 8)

CHANGEMENTS POLITIQUES ?

Les seules réactions pour changer l’ordre des choses ont surgi à l’extérieur du monde politique conventionnel : les soulèvements en Afrique du Nord, lors du « Printemps arabe » ; suivis par le mouvement des « indignés », devenu sans doute un mouvement à caractère global. Assurément, le pire est sur le point de se produire ; chaque jour s’ajoutent des éléments pour considérer la profondeur et l’extension de la crise d’une extrême gravité…Mais il est aussi évident qu’autre chose de très important est en gestation dans le monde, dont le changement se fera avec douleur concernant de nombreux paradigmes jusqu’alors intouchables.

5. Un grand défi pour les Eglises

Quels sont les défis pour les Eglises aujourd’hui à partie de l’observation des signes des temps ? Je vois deux tâches primordiales : 1. L’action au milieu de la tourmente ; 2. La transformation qui s’ensuivra. Ne nous sentons-nous pas également engagés dans une transformation ?
« Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui est agréable, ce qui est parfait. » (Romains 12 : 2)
Même si au milieu de la tourmente nous pouvons (ou nous devons) être des consolateurs ou des aidants, nous ne pouvons pas nous contenter de cela. La grande tâche n’est autre que d’aider à la transformation du monde comme notre Seigneur nous y invite : dans un monde « d’idoles déchues… », dans un monde qui perpétue l’injustice. Et cependant nous devons le faire dans la confiance que le Seigneur est agissant !!! Cela ne nous conduit-il pas à intégrer également notre propre transformation ? L’Eglise, pour être prophétique, pour être utile et signifiante, ne doit-elle pas évoluer par le moyen du discernement de ce que signifie l’action de Dieu dans le monde ? Ou alors avons-nous doutons-nous que Dieu agisse dans le monde ?

Voilà notre MISSION D’EGLISE.

On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; sinon les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. On met au contraire le vin nouveau dans des outres neuves, et l’un et l’autre se conservent. » (Matthieu 9 : 17)
6. Que devons-nous transformer ?
Une première interrogation : Qui considérons-nous comme faisant partie de l’Eglise ? Ceux qui participent tous les dimanches aux cultes dominicaux ? Font aussi partie de l’Eglise ceux qui apparaissent de temps à autre ? Lors des fêtes, Noël, les baptêmes, les enterrements… Font aussi partie de l’Eglise les jeunes qui, certes, ne participent pas à tous nos cultes, mais se trouvent engagés dans de multiples œuvres sociales ? Il est absolument nécessaire de repenser en profondeur la manière dont nous vivons, dont nous sommes, dont nous nous exprimons en tant qu’Eglise.

L’EGLISE AUBERGE POUR LE PELERIN.

Il y a quelques jours je lisais l’exposé de Raïner Sörgel au sujet du projet de mission du Presbytère de Madrid (une des sept régions de la IEE), où il aborde une perspective dans laquelle il est question de gens qui sont en recherche de nouvelles expériences, sans s’installer dans un lieu déterminé, et qui de temps en temps rejoignent nos communautés comme un pèlerin en recherche d’une auberge pour se reposer du chemin parcouru. Concevoir l’Eglise comme un lieu d’accueil, de ressourcement, nous donne à penser à une Eglises avec trois prémisses, selon Rainer :
L’Eglise comme un lieu ouvert ; Une Eglise qui accompagne le chemin des hommes et des femmes ; Une Eglise qui prenne au sérieux le pèlerin qui souhaite apporter son influence, mais qui se laisse aussi influencer.

7. Que nous manque-t-il pour être une Eglise accueillante ?

Pedro Zamora nous disait dans son exposé que nous sommes une Eglise (une « ecclésiole ») fatiguée et affligée. Une telle Eglise peut-elle être accueillante ? Peut-être que notre fatigue, notre douleur, notre frustration, viennent en grande partie de notre manque de capacité à être une Eglise qui accueille ceux qui s’approchent de nos portes. Nos carences peuvent relever de questions formelles, mais également de questions beaucoup plus profondes qui requièrent un changement profond de notre manière de concevoir l’Eglise, une metanoia au sens strict du terme. Je mettrai en évidence quelques questions centrales :
Cesser de parler en langage « céleste », qui est inintelligible pour les gens d’aujourd’hui ; je vous propose d’observer les visages des gens qui viennent de l’extérieur lorsqu’ils assistent à des cérémonies comme les baptêmes, les mariages et les enterrements. Le changement est un chemin « transactionnel » avec celui/celle que nous recevons et qui arrive à nos portes : je-t’offre-une-conversation- en-m’approchant-de-toi-mais-en-contrepartie-j’attends-que-tu-restes. Certes, nous devons accueillir, mais accueillir gratuitement. Au fond, en utilisant une expression de l’exposant, notre sincérité, notre engagement sans restriction, notre rapprochement à l’autre sans attendre rien en retour, signifient « gagner le cœur des hommes ». Finalement la grande question, celle qui habite nos cœurs « d’hommes et de femmes d’Eglise » est seulement celle de notre prétendue « forteresse », bien qu’elle soit.

8. Une grande question

OUBLIER LA DEFENSE DE L’INSTITUTION

Cesser d’être une Eglise centrée en elle-même et préoccupée d’elle-même. La manifestation convoquée pour le 5 novembre à Barcelone de l’ensemble du peuple protestant en est un bon exemple : « La défense des lieux de cultes ».

LE NOYAU DE L’EVANGILE

En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. » (Jean 12 : 24-25)

Cette citation concerne le noyau de l’évangile. Une Eglise qui vit en aimant « sa propre vie » est une Eglise qui meurt. Une Eglise qui vit pour les autres, qui renonce à sa propre vie, est une Eglise qui crée de la vie autour de soi et qui de « l’abondance ». Vivons-nous pour nous-mêmes ou pour les autres ? Voilà une question que nous devrions considérer comme permanente. Elle nous concerne comme individus si tant est que nous soyons des « suiveurs » de Jésus, mais aussi comme Eglise de Jésus-Christ. Quelques exemples : souvent dans nos cultes il n’y a aucune référence à la situation dans laquelle se trouve notre monde ; temps d’adoration et de louange assez longs, pleins de chants contemplatifs, remplis de demandes personnelles et individuelles ; suivis de sermons qui ne conduisent à aucun engagement face à la situation qui nous entoure dans ce monde. Je me risquerais à dire quelque chose de bien plus grave : souvent nous offrons une couverture morale et idéologique à ceux qui profitent de l’économie, de l’enrichissement et de la spéculation. La théologie du succès et de la prospérité est encore bien présente.

9. Crise et nouvelle Espérance

Les signes des temps nous conduisent à avoir de nouvelles intuitions en vue de nouveaux rôles pour l’Eglise d’aujourd’hui : le changement que la crise va provoquer apportera comme résultat une grande tâche pour l’Eglise, qui n’est autre qu’un CHANGEMENT DE VALEURS de la société. La disparition d’une forme abrupte des facteurs théoriques de félicité comme la possession, le consumérisme, certains types de loisirs ostensibles, devra donner place à une conception de vie plus simple qui désamorce la félicité de la possession et de la richesse. La félicité doit être liée à la capacité d’être et de vivre pour les autres ; ce sont eux qui donne sens à notre vie (lire « La vie simple » de Pedro Zamora). C’est la félicité obtenue des promesses de Jésus dans les Béatitudes : « Bienheureux les doux, ils auront la terre en partage…Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés…Bienheureux les cœurs purs, ils verront Dieu… »

Notre prédication doit être pleine d’incitations en vue d’un changement de valeurs absolument nécessaire et incontournable pour aider à transformer le monde plein d’idoles, comme dit le Psalmiste. Il faut tenir compte de deux questions : a) Cela requière une profonde transformation intérieure, car l’Eglise est bien touchée par l’évolution du monde ces dernières années. Nous avons aussi construit nos idoles humaines, faites de main d’homme. b) Et cela requière la culture d’une humilité que seule une spiritualité profonde peut donner, qui nous permet de conclure que l’Action de Dieu dans le monde transcende amplement les murs de nos églises. Croire que malgré tout Dieu continue à être agissant dans ce monde ; et souvent il le fait à travers les hommes et les femmes qui le confessent et qui nous apportent aussi l’Evangile.

10. Epilogue

Recevrons-nous la bénédiction ? Le Seigneur augmentera-t-il la bénédiction sur nous et sur nos enfants ? Serons-nous capables dans cette « ecclésiole » convalescente nommée IEE (Eglise Evangélique (Réformée) Espagnole) de faire en sorte que se lève un message empreint d’espérance ? Cela dépendra uniquement de ce que nous rendions présente, de tout notre cœur et de toute notre âme, la Promesse du Seigneur exprimée par le Psalmiste d’où a été tiré le thème de notre Synode, et de ce que nous restions fidèles pour toujours.
« Comptez sur le Seigneur…Il est votre aide et votre bouclier…Il bénira ceux qui placent leur confiance en Lui…les petits comme les grands…La bénédiction du Seigneur augmentera sur vous et sur vos enfants…mais nous, nous bénissons le Seigneur dès à présent et pour toujours. » Amen.